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10/10/2016

Genus et bellum

Il y a d'abord eu le Pape, qui a manqué une nouvelle occasion de se taire en racontant il y a quelques jours, dans l'avion de retour d'Azerbaïdjan, qu'un père de famille français, catholique juste comme il faut, lui aurait rapporté que les manuels scolaires de la République enseignaient "la théorie du genre", ignoble propagande qui aurait conduit son fils de 10 ans, interrogé sur ce qu'il voulait faire quand il serait grand, à exprimer son désir de devenir une fille. Voilà à quoi en est réduite l'Eglise de notre temps : inventer des fables pour défendre sa chapelle. Je ne reviendrais pas sur ce mythe de "la théorie du genre", que les militants de la Manif pour Tous vont donc nous ressortir une énième fois lors de leur prochaine grand-messe, avec la bénédiction du Saint-Père. Non, ce qui m'intéresse ici, c'est la fausse dichotomie que le Pape a posée pour l'occasion, soit cette prétendue opposition entre d'une part "les choses de la nature" et d'autre part "les mentalités", perverties par une insidieuse "colonisation idéologique". Ironiquement, le Souverain Pontife démontre ainsi sans même s'en rendre compte ce qu'il entendait réfuter : en effet, si la sexualité humaine est conditionnée par l'éducation et plus largement le contexte social, alors c'est qu'elle n'est pas si naturelle que ça... Et au fond, le Pape le sait pertinemment, lui qui se trouve à la tête d'une institution qui a méthodiquement, siècles après siècles, construit des représentations de genre conformes à ses oukases, comme l'a admirablement montré un Georges Duby, par exemple (in Le Chevalier, la femme et le prêtre, 1981). Celles et ceux qui iront défilé le 16 octobre ont-ils seulement conscience de tout cela et surtout, veulent-ils en savoir quelque chose ?

Et puis, il y a eu Eric Zemmour, qui aurait lui aussi mieux fait de s'abstenir en confiant, au cours d'un long entretien accordé récemment au magazine Causeur (article intégral disponible ici) tout le "respect" qu'il éprouvait pour les djihadistes, ces "gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient". Oh certes, Zemmour ne mérite pas cette absurde enquête judiciaire pour "apologie du terrorisme" que lui a valu sa maladresse, en revanche il mérite de se voir rappelé quelques faits. En premier lieu, que les djihadistes qu'il estime si prompts à mourir pour leur cause, outre qu'ils sont littéralement programmés pour cela dans des camps prévus à cet effet, carburent aux psychotropes : Zemmour a-t-il jamais entendu parler du Captagon ? En second lieu, qu'aujourd'hui pas moins qu'hier, des Français sont prêts à mourir pour ce en quoi ils croient : nos soldats, qui en paient parfois le prix fort (178 "morts pour la France" depuis 2000 dans le cadre d'opérations extérieures) ou encore ces anonymes qui se transforment tout soudain en héros lorsque les choses tournent mal, comme les Niçois qui ont tenté d'arrêter le camion funeste conduit par Mohamed Lahouaiej Boulhel, sauvé une vie, porté assistance aux blessés ou "simplement" accompagné une personne mourante. En troisième lieu, puisque Zemmour est féru d'Histoire, que le libéralisme politique s'est élevé dans notre pays sur les ruines sanglantes laissées par les interminables guerres de religion : las de "soupirer après la paix" (Georges Livet), nombre d'individus ont commencé, à partir du XVIIe siècle, à imaginer un système où chacun pourrait croire ce qu'il veut sans pour autant étriper son voisin. En dernier lieu, que la thèse de Samuel Huntington que Zemmour a seulement découverte "cet été" n'est pas du tout celle qu'il laisse entendre, à savoir l'inexorabilité d'une guerre entre 'l'Occident' et 'l'Islam'. En effet, dans son Choc des civilisations (1996), Huntington avance l'idée que les différences culturelles – religieuses et linguistiques en particulier – vont constituer, dans l’avenir prévisible, la base essentielle des cohésions, des clivages et des conflits internationaux. Mais notre homme se montre beaucoup plus prudent et mesuré que ne le suggère le titre, volontairement accrocheur, de son livre, livre que tous les gogos réactionnaires qui le citent à l'envi n'ont à l'évidence jamais lu. Pis, sur les cinq cents pages que comporte l'ouvrage, son auteur n'en consacre qu'une cinquantaine à l'islam... Et enfin, pour enfoncer le clou, la thèse de Huntington a été largement disqualifiée par les spécialistes des relations internationales et... par la réalité elle-même, les alliances d'aujourd'hui – notamment dans le "monde musulman" – ne se faisant pas par proximités culturelles comme le voudrait la doxa huntingtonienne/zemmourienne. Que reste-t-il à notre Cassandre national sinon les effets de manche qu'il multiplie à la radio et la télévision ?

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