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31/07/2016

Moi Tarzan, toi Jane

A l'heure où vient de sortir sur grand écran une énième version de l'homme de la jungle, il m'a paru opportun de m'attarder sur le discours d'un homme qui a le vent en poupe sur Internet, j'ai nommé Frédéric Delavier. Quelques mots en guise de présentation : Delavier est un professionnel de la musculation et auteur à succès d'ouvrages sur le sujet (en particulier Le guide des mouvements de musculation, 1998). Présent sur YouTube, notre athlète postait à l'origine des vidéos traitant de son domaine de compétence, avec de temps à autre, c'est de bonne guerre, quelques démonstrations de force brute à des fins d'autopromotion. Jusque là, rien à redire. Très vite, cependant, Delavier a commencé à proposer des vidéos d'un tout autre genre, s'improvisant tour à tour paléontologue, historien, économiste, psychologue, anthropologue... j'en oublie sans doute. Et là, ce qui me gêne, ce n'est pas tant que Delavier exprime son point de vue, mais qu'il le fasse en prétendant s'appuyer sur la science, voire "corriger" (sic) cette dernière, en toute humilité, bien entendu. Et c'est ainsi que Delavier, seulement armé de sa planche à dessin et de ses connaissances en anatomie, refait le monde, en véhiculant au passage les pires idées reçues – et épousant par là les préjugés d'un public parfaitement ciblé, j'y reviendrais. N'ayant pas le fol orgueil, contrairement à Delavier, de me considérer expert dans des disciplines que je n'ai pas étudiées, je me contenterais de contredire les vues du bonhomme sur un thème que je connais bien, à savoir les différences entre les hommes et les femmes. Dans plusieurs vidéos en effet (ici et , par exemple), Delavier évoque ces différences en se basant sur un postulat : nous autres humains serions littéralement "programmés" par des centaines de milliers d'années d'évolution, nos comportements actuels s'expliquant par des adaptations à un environnement datant du Pléistocène (de -1,8 millions d'années à -10000 ans). Ce postulat, que Delavier reprend de la psychologie évolutionniste, est déjà discutable : c'est une chose de reconnaître que les êtres humains sont des produits de l'évolution, c'en est une autre de réduire la complexité de leurs comportements à de simples mécanismes adaptatifs. Ca ne veut d'ailleurs pas dire que ces mécanismes adaptatifs n'existent pas, ni même qu'ils ne participent pas à la détermination de nos comportements, mais c'est réaliser une terrible simplification que d'évacuer l'ensemble des autres facteurs pouvant expliquer tel ou tel comportement, notamment, bien sûr, l'histoire et la culture. Mais ces dernières, qui exigent temps et effort pour être appréhendées, n'attirent vraisemblablement pas beaucoup de vues sur YouTube... Delavier nous dépeint donc des femmes marquées au fer rouge par la sélection naturelle et par là vouées à faire des enfants et à s'en occuper, tandis que les hommes, hantés par l'écho génétique de leurs ancêtres chasseurs, partent chaque matin à la conquête du vaste monde. En clair, Mesdames, si votre conjoint refuse de passer le balai, ce n'est pas de sa faute, c'est qu'il n'est pas "programmé" pour le faire, contrairement à vous, dont les mains plus petites se révèlent plus habiles à manier le manche, commandées par un cerveau prédisposé aux tâches ménagères, héritage indéniable d'aïeules coincées dans leur grotte préhistorique. Je précise que je caricature à peine le propos de Delavier et invite les lecteurs sceptiques à aller consulter une de ses vidéos pour se rendre compte par eux-mêmes. Mais, me direz-vous, Delavier n'apporte-t-il pas des preuves de ce qu'il avance ? Absolument pas ! Notre penseur protéiné ne se sent pas le moins du monde obligé d'étayer ses théories saugrenues. Comme tous les charlatans, il en appelle au bon sens, à la sagesse populaire et au vécu de son auditoire pour valider ses thèses. Le problème, c'est que même en admettant un instant le postulat sur lequel Delavier fait reposer toute sa supposée démonstration, rien dans les travaux de paléontologie ne corrobore l'idée que les femmes préhistoriques étaient confinées au "foyer", tandis que les hommes chassaient au-dehors pour rapporter des calories. D'abord parce que nombre des travaux en question ne situent l'existence de la chasse qu'à la toute fin du paléolithique (Binford, 1981). Ensuite parce que même si la chasse remonte à une période plus ancienne, personne, à ce jour, n'a la moindre idée de la manière dont les tâches se répartissaient au sein du groupe, tout simplement parce qu'on ne dispose d'aucun élément permettant de conclure. Enfin parce que nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs, la cueillette des femmes (en suivant l'idée d'une division sexuée des tâches aussi radicale) venant compléter utilement, voire bien souvent remplacer la chasse des hommes, cette dernière activité coûtant beaucoup de temps et d'énergie pour un résultat incertain. Il faut rajouter que la paléontologie a longtemps été pétrie d'un véritable machisme académique, les femmes préhistoriques n'intéressant guère les chercheurs jusqu'à une époque récente (une petite trentaine d'années). Bref, ces quelques considérations, aisément vérifiables dans la littérature savante, suffisent déjà amplement à réfuter la perspective pour le moins simpliste de Delavier. Mais au fait, à qui s'adresse Delavier ? A une catégorie d'individus bien précise, qu'une lecture attentive des commentaires de ses vidéos dévoile sans peine : des jeunes mâles humains en quête d'une figure virile, mal à l'aise avec la complexité du monde contemporain et par là avides de "réponses" définitives et faciles à comprendre. Frédéric Delavier n'est au fond que l'heureux continuateur d'un prêt-à-penser "couillu", inauguré par Alain Soral. Les deux hommes se connaissent d'ailleurs : comme quoi, les grands esprits se rencontrent.

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