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29/07/2014

Seul au monde (ou presque)

Vu sur la télévision d'Etat un reportage qui, une fois n'est pas coutume, a réussi à me faire oublier un bref instant le montant exorbitant de la redevance. Je pars donc à la rencontre de Robert Long, Robinson de notre époque dont le mode de vie ferait rougir le plus aguerri des survivalistes. D'abord seul, puis avec sa petite famille, Robert s'est installé dans un endroit perdu près de l'embouchure de la Gorge River, en Nouvelle-Zélande. Robert mène la vie dont croient rêver les civilisés contrariés : une vie simple, retirée, loin de la fameuse "conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure" chère au fougueux Bernanos. Le reportage est honnête et montre parfaitement combien cette vie consiste pour l'essentiel en une lutte quotidienne pour la survie : oh, certes, Robert aurait tout loisir de contempler l'horizon avec ses beaux yeux bleus et de jouer des airs mélancoliques sur sa guitare et il le fait parfois, mais il consacre principalement son temps et son énergie à chasser, à pêcher et à bricoler maints gadgets aussi rudimentaires qu'improbables pour assurer sa subsistance et celle des siens. La hutte de Robert a tout de même l'eau courante, grâce à un ingénieux système de canalisation (un tuyau artisanal branché directement sur la rivière qui, de l'aveu de l'épouse de Robert, fout le camp régulièrement) et Internet, grâce à une parabole et un satellite (que Robert n'a pas fabriqués et qui lui permettent de contacter la civilisation honnie en cas de besoin et peut-être, le reportage ne le dit pas, d'aller sur YouPorn). Le vilain capitalisme étant partout, on apprend que Robert a dû se diversifier le jour où ses gosses ont eu envie de découvrir le vaste monde autrement qu'au travers des vieilles encyclopédies embarquées dans l'expédition : Robert a alors écrit un livre, peint des tableaux et confectionné des bibelots, revendant le tout à la ville. Depuis, pas ingrats pour deux sous, les bambins sur-éduqués reviennent souvent voir leurs ermites de parents : cette famille-là s'aime, mais l'on sent malgré tout que les jeunes ne poursuivront pas l'aventure sauvage, sans doute ensorcelés par la modernité. Robert et sa femme, eux, resteront probablement cachés dans leur coin de paradis pour mourir.

Tout ça pour dire que je souris – toujours poliment – à l'énoncé d'une quelconque critique de la révolution industrielle, assortie d'un projet de vie rustique. Robert Long le reconnaît dans son témoignage : il a choisi une façon de vivre tout à fait primitive qui correspond à son tempérament particulier, mais que très peu de gens peuvent comprendre et encore moins embrasser. Et pour cause : l'homme, sans la technique, est encore moins qu'un animal, en tant qu'il est dépourvu du moindre instinct de survie. Il n'a que son esprit et les outils plus ou moins perfectionnés qu'il forgera grâce à lui pour pallier à son insuffisance adaptative.

Commentaires

Bonjour Agg,

Plutôt d'accord sur le fond : le "retour à l'essentiel" est surtout un fantasme pour citadins modernes qu'un épisode de Walking dead suffit secrètement à enthousiasmer.

Ceci dit, pour votre dernier paragraphe, j'apporte une légère nuance : ce n'est pas parce qu'on critique la révolution industrielle (et qu'on prône une "vie rustique" comme vous l'écrivez) qu'on souhaite voir l'homme "sans la technique". La technique existe depuis l'invention du feu, et l'homme antique et médiéval, par exemple, n'ont pas attendu la révolution industrielle pour inventer de magnifiques choses. Maintenant, il est vrai qu'un projet de vie rustique mené par un seul homme - si on prend ce Robert Long comme exemple - relève d'une autarcie presque suicidaire, en tout cas non pérenne ; mais si toute une communauté, tout un pays, s'y met, alors là c'est différent...

Écrit par : Blaise Suarès | 30/07/2014

@Blaise Suarès

>> Bonjour et bienvenue sur mon blog.

Je ne crois pas que le nombre change grand-chose à l'affaire. A l'échelle d'un pays, un projet de vie rustique – ou "sobre", pour parler comme les décroissants – ne serait pas plus viable qu'à l'échelle d'un individu ou d'une famille, pour la bonne et simple raison que nous autres humains ne pouvons pas vivre autrement qu'en exploitant les ressources à notre disposition et par suite en cherchant sans cesse à mieux les exploiter et à en exploiter de nouvelles, grâce au progrès technique, précisément. L'humanité n'a d'autre alternative que de croître ou mourir : les environnementalistes ont fait leur choix depuis longtemps.

Écrit par : Agg | 31/07/2014

"L'humanité n'a d'autre alternative que de croître ou mourir" : j'imagine que vouliez plutôt écrire "L'humanité n'a d'autre alternative que de croître ET mourir" (sauf si vous croyez réellement que le progrès technique nous sauvera éternellement).

Écrit par : Blaise Suarès | 31/07/2014

Non, je ne pense pas que le progrès technique nous sauvera éternellement, ni d'ailleurs qu'il nous sauvera tout court : je ne crois pas, contrairement aux progressistes, que nous nous dirigeons gaiement vers un paradis technologique. Je crois en revanche que l'humanité ne peut pas survivre sans le progrès technique et que donc la question ne se pose pas, sauf pour des idéologues irresponsables. C'est toute la différence, par exemple, entre le protocole de Kyoto, parfaitement intenable et que d'ailleurs personne ne tient et les accords de Vientiane dont bien évidemment personne n'a entendu parler en Europe – et pour cause.

Écrit par : Agg | 31/07/2014

L'humanité ne peut survivre sans technique (désolé pour cette lapalissade), mais elle le peut sans progrès technique (au sens où le "progrès" est ce qui avance, ce qu'on ne peut arrêter) ; n'y a t-il pas, de moins en moins je vous le concède, quelques tribus amazoniennes ou indonésiennes, par exemple, dont les techniques sont restées inchangées depuis le Néolithique, et qui, ma foi, survivent (sans moteurs, sans électricité, sans pénicilline et sans Iphone) ?

Maintenant, je ne vais pas jouer le malin ni pinailler, je vois bien où vous voulez en venir : depuis la révolution industrielle, et désormais avec la mondialisation, la majeure partie de l'humanité s'est engagée dans une voie de non-retour où les progrès techniques, quoique l'on fasse, connaissent une accélération exponentielle ; en fait, si du moins on se cantonne au domaine des ressources naturelles, on constate que le progrès technique permet une plus importante exploitation de ces mêmes ressources : or, avec une population mondiale croissante (notamment grâce au progrès technique) et, qui plus est, envieuse du mode de vie à l'occidentale, le monde semble condamné à rechercher de nouvelles techniques non seulement pour pallier les insuffisances des précédentes, mais aussi plus fondamentalement pour tenter (vainement) de compenser les dérèglements induits par ces mêmes progrès techniques (la surpopulation étant un de ces dérèglements - mais ce doit être mon humeur de solitaire parfois rustre qui me fait écrire ça ;-).

C'est ce qu'on appelle une fuite en avant, non ? Rien de très "responsable" mais bon, en même temps, la "machine" étant lancée et s'auto-alimentant, il est évidemment difficile de pointer des idéologues ou des politicards qui en seraient les responsables...

Tout ceci étant dit, et je ne crois pas différer en cela des décroissants, ma position - qui n'a rien d'original, je le sais bien - repose en grande partie sur l'idée que les ressources naturelles sont non renouvelables ou, pour celles qui le sont, ne peuvent se renouveler suffisamment rapidement au rythme auquel on les exploite (de façon toujours plus optimale) tout en supportant la croissance démographique mondiale. Et je doute par ailleurs que des accords, quels qu'ils soient, y changent grand-chose.

(j'espère ne pas être trop brouillon)

(et merci pour votre "bienvenue")

Écrit par : Blaise Suarès | 01/08/2014

@Blaise Suarès

"""""merci pour votre "bienvenue""""""

>> Je vous en prie, c'est sincère. Toute personne est bienvenue sur mon blog, à partir du moment où elle fait preuve de respect (autant à mon endroit qu'à celui des autres contributeurs éventuels) et de raison (positions argumentées).

"""""j'espère ne pas être trop brouillon"""""

>> Je vous rassure : vous êtes limpide et c'est un plaisir de vous lire, même si vous vous doutez bien que je ne partage pas votre point de vue. ;-)

"""""n'y a t-il pas, de moins en moins je vous le concède, quelques tribus amazoniennes ou indonésiennes, par exemple, dont les techniques sont restées inchangées depuis le Néolithique, et qui, ma foi, survivent (sans moteurs, sans électricité, sans pénicilline et sans Iphone) ?"""""

>> C'est vrai, mais au risque de vous choquer, je considère que toutes les civilisations ne se valent pas. Avec tout le respect que j'ai pour les sociétés primitives, j'estime qu'elles ne tiennent pas la comparaison par rapport à la civilisation occidentale et tout ce qu'elle a produit dans différents domaines (littérature, philosophie, science...). Et puis, j'ai un peu plus d'ambition pour mon espèce que la simple survie culs nus au milieu de la forêt...

"""""C'est ce qu'on appelle une fuite en avant, non ?"""""

>> Non, c'est ce qu'on appelle l'humanité qui, pour reprendre les mots de Raymond Ruyer, se trouve toujours en "anticipation osée" sur le réel et par là vouée à la démesure.

"""""Tout ceci étant dit, et je ne crois pas différer en cela des décroissants, ma position - qui n'a rien d'original, je le sais bien - repose en grande partie sur l'idée que les ressources naturelles sont non renouvelables ou, pour celles qui le sont, ne peuvent se renouveler suffisamment rapidement au rythme auquel on les exploite (de façon toujours plus optimale) tout en supportant la croissance démographique mondiale."""""

>> Oui, c'est le grand retour de Malthus (qui avait tort à l'époque), soit cette idée que nous serions trop nombreux et que nous courons droit à la catastrophe. Vous serez alors peut-être soulagé d'apprendre que les démographes tablent sur une stabilisation de la population mondiale à l'horizon 2050-2100 (selon les hypothèses retenues) pour un nombre situé entre 9 et 11 milliards d'humains. Et puis, gardez à l'esprit que ces projections ne prennent pas en compte toutes les calamités qui peuvent malheureusement (ou heureusement, pour les décroissants, donc, "humanistes" à géométrie variable) nous tomber dessus : guerres, famines, épidémies. Quant au problème énergétique, il y a à ce jour trois pistes sérieuses : les gaz de schiste, le thorium et, dans une moindre mesure, les biocarburants (d'ailleurs, comme de bien entendu, l'Europe a choisi ces derniers, passons). Et au-delà, certains ont bien compris que notre planète, pour riche qu'elle soit, ne pouvait pas constituer une réserve éternelle de ressources et misent sur l'exploration spatiale (les Chinois, notamment, avec une première mission pour Mars d'ici 2030). Ca ne veut pas dire que tout va bien dans le meilleur des mondes mais qu'aujourd'hui comme hier, l'humanité doit faire face aux défis de sa survie et de sa prospérité. La décroissance n'est qu'une utopie qui repose sur le déni du réel : si les humains étaient sobres et gentils, ils consommeraient moins et se donneraient tous la main... Je dis quant à moi : nécessité fait loi.

Écrit par : Agg | 01/08/2014

La technique existe depuis l'homme. L'homme est un néoténique; c'est un avorton de singe. Autrement dit, il n'est pas fini. C'est ce qui lui donne une faculté de développement prolongée, donc extraordinaire. Mais aussi, cela suppose qu'il a un besoin vital et essentiel de prothèses technologiques. Et de contact avec ses semblables.

Ruyer a opéré un juste rapprochement entre finalisme et hubris. Tout lui donne raison.

Écrit par : zeugmatoimeme | 14/08/2014

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