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15/04/2014

Le veau sous Mamère

Noël Mamère, sur BFMTV, qui revenait sur l'affaire de la vache folle suite à l'annonce de la réquisition d'un non-lieu général par le parquet de Paris dans l'enquête sur cette crise sanitaire. Le député girondin en profite pour tacler les instances européennes, ça ne mange pas de pain et ça fera plaisir aux téléspectateurs, agitateurs de l'étendard "C'est la faute à l'Europe" depuis 2005, au bas mot. Puis le bon maire de Bègles entonne son couplet écolo : le modèle productiviste, c'est la source de tous les maux et l'explication du pourquoi les vaches tournent la bille. Non, ce qu'il faut, c'est chasser le mal et revenir à l'agriculture extensive d'antan. Bien sûr, notre exorciste ne précise pas comment, dans ce cadre-là, on fait pour nourrir tout le monde ni, accessoirement, comment l'agriculture française, déjà agonisante, demeure en vie. Mais ce ne sont là encore que des considérations bassement matérialistes, dont un idéologue comme Mamère n'a que faire. Finalement, notre docteur en communication conclut sa charge contre l'industrie agro-alimentaire par cette sentence : "le risque zéro n'existe pas". Nous sommes bien d'accord, Noël, mais le risque est d'autant plus maîtrisé que le mode de production est systématisé, ainsi que le prouve le nombre somme toute très faible de scandales sanitaires en Europe. Ca ne veut pas dire qu'il n'y a jamais de problèmes, ni que la prévention ne peut pas être améliorée. Ca veut seulement dire que lorsqu'on est un homme politique responsable, on n'encourage pas une psychose collective qui n'a pas lieu d'être sauf à faire, sciemment, de la désinformation.

Commentaires

"Bien sûr, notre exorciste ne précise pas comment, dans ce cadre-là, on fait pour nourrir tout le monde ni, accessoirement, comment l'agriculture française, déjà agonisante, demeure en vie"

1. On nourrit tout le monde en multipliant le nombre des exploitations de petite taille. Au lieu de demander à un agriculteur de bosser sur un terrain immense et de nourrir à lui tout seul la moitié de son département, on demande à 500 personnes de bosser sur des petits terrains et de nourrir chacun 20 personnes, en circuit court.

Avec deux intérêts parallèles : ça réduit la pollution liée aux transports, et ça donne du boulot à 499 personnes de plus. Adieu le chômage.

2. "comment l'agriculture française, déjà agonisante, demeure en vie" : elle agonie à cause de l'Europe, qui la fait vivre sous perfusion. Elle agonise parce que les exploitations sont trop grandes pour être gérées correctement. Elle agonise parce que tout a été compliqué sous le prétexte de "rentabilité".

Plus de détails ici : http://fikmonskov.wordpress.com/2013/10/27/ecotaxe-les-agriculteurs-bretons-contre-les-shadoks/, et dans les commentaires, où deux agriculteurs prennent la parole.

"mais le risque est d'autant plus maîtrisé que le mode de production est systématisé"

C'est faux : c'est la systématisation du mode de production qui augmente le risque. Regardez l'affaire des lasagnes de cheval : tout le monde continue d'acheter la merde des responsables. Dans un système comme celui que je décris plus haut, on a moins de problème parce que 1. l'agriculteur mange de sa production et nourrit sa famille avec, ce qui incite à la prudence 2. si l'agriculteur merde, plus personne n'achète chez lui.

La baisse du nombre de scandales sanitaires vient 1. des progrès techniques, qui bénéficieront aussi aux petites exploitations ; 2. du fait que les responsables ont les moyens d'étouffer la majorité des scandales.

Écrit par : Fikmonskov | 16/04/2014

L'idée d'une campagne semée de petites exploitations agricoles me plaît beaucoup, sans tomber dans un côté "Hameau de Marie-Antoinette", simplement parce que j'ai vu ce paysage se modifier et que mes vacances scolaires, que je passais à la campagne, ont été bercée par le doux mot de remembrement.
A-t-on suffisamment de candidats sérieux ?
J'espère qu'il seront plus nombreux que les futurs médecins qui ne veulent pas peupler les déserts médicaux...
Je partage l'avis de Fikmonskov sur la nuisance européenne qui ne se limite malheureusement pas seulement à l'agriculture.
En ce qui concerne la qualité des produits, comment pouvez-vous être aussi négatifs. N'avons-nous pas la journée du goût?

Écrit par : Soames | 16/04/2014

@Fikmonskov

>>

1. "On demande" : doux euphémisme. Dites les choses clairement : "on oblige". Sinon, juste pour info, l'économie administrée, c’est fini depuis longtemps, parce que ça ne marche pas. Pourtant, un petit village gaulois s’entête : "Tout ce qui bouge, on le taxe ; ce qui bouge encore, on le réglemente ; ce qui ne bouge plus, on le subventionne." (Ronald Reagan)

2. Tout à fait d'accord avec vous sur le diagnostic. L'agriculture française, dans sa forme actuelle, n’existerait plus depuis belle lurette si elle n'était pas maintenue artificiellement en vie sous perfusion européenne. Mais la solution, dans une économie mondialisée où, ne vous en déplaise, la rentabilité compte, c'est l'innovation, pas l’idéologie.

3. a) Les mots ont un sens. L’affaire de la viande de cheval dans les lasagnes, ce n’est pas une crise sanitaire : personne n’est tombé malade, à ce que je sache. b) Pas de progrès techniques sans investissements dans la recherche et le développement et pas d’investissements sans envergure financière suffisante. Dans votre modèle, l’agriculteur lambda ne gagne pas sa vie, il survit. c) Il faudra m’expliquer comment quiconque pourrait étouffer une crise sanitaire à l’échelle industrielle qui est celle du secteur de l’agro-alimentaire aujourd’hui. Le moindre problème se répercute très rapidement sur des millions d’individus.


@Soames

>> Il y a toujours un prix à payer. Vous ne pouvez pas avoir une nourriture bon marché en quantité et en même temps une nourriture de grande qualité. Il faut choisir et les millions de consommateurs que sont les Français choisissent très vite, comme le reste du monde.

Écrit par : Agg | 17/04/2014

Qui oblige, aujourd'hui ? Qui force les gens à changer la nature profonde de leur travail, en menant un au suicide tous les deux jours ?

C'est pas moi, c'est l'Europe.

"Mais la solution, dans une économie mondialisée où, ne vous en déplaise, la rentabilité compte, c'est l'innovation, pas l’idéologie." Je m'oppose à cette économie mondialisée, pas par idéologie mais parce que je constate qu'elle fout la merde absolument partout. Et si innover c'était revenir à ce qui fonctionnerait ? Le progrès n'est pas linéaire, on fait des erreurs, on a le droit de refaire marche arrière. Ce que les "progressistes" refusent absolument. Comme vous.

"Pas de progrès techniques sans investissements dans la recherche et le développement" Même remarque : on est allés trop loin, ou dans une mauvaise direction. Le progrès n'est pas illimité, un jour on touchera à une fin. N'y est-on pas déjà ? N'est-on pas dans une situation où le progrès ne peut plus servir qu'à régler des problèmes posés par lui-même ? Une innovation aujourd'hui vient le plus souvent compenser les problèmes posés par l'innovation précédente. Cessons d'innover sur le plan technique, utilisons les innovations qui ont fait leurs preuves, rejetons les autres, et créons un nouveau mode de production.

"Le moindre problème se répercute très rapidement sur des millions d’individus" Des individus qui ne se connaissent pas, et souvent peuvent bien croire qu'ils sont les seuls. Quand 500 Pakistanais crèvent, qui s'en préoccupent en Europe ? Personne. Ça se répercutent sur des millions de personnes qui ne se connaissent pas, qui ne peuvent pas savoir qu'elles souffrent de la même chose...

Tenez, aujourd'hui, titre dans la presse : "Vous avez un micropénis ? C'est peut-être à cause des insecticides". On apprend ailleurs qu'il n'y a plus une femme dans le monde dont le lait ne contient pas de pesticide. On apprend que les produits foutus dans l'agriculture réduisent la fertilité.

Mais non, il n'y a pas de crise sanitaire, vous avez raison... Elles sont seulement tellement étendues qu'on ne peut pas les voir toute entière, ce qui complique vachement le diagnostique.

"Vous ne pouvez pas avoir une nourriture bon marché en quantité et en même temps une nourriture de grande qualité" Avec la multiplication de petites exploitations, si. Comme en plus il est avéré que l'homme occidental mange trop de viande, il suffit de revenir à quelque chose de plus normal, et tout ira bien. Sauf qu'on ne peut pas : ça vendrait moins de viande. Et vendre est la seule chose reconnue comme intrinsèquement bonne dans votre système. Vendre moins, c'est mal. Alors vendons plus, quitte à vendre de la merde.




Et après c'est moi l'idéologue...

Écrit par : Fikmonskov | 17/04/2014

@Fikmonskov

>> L’idéologie commence là où les faits de la réalité finissent, sous l’effet d’un escamotage. Je reviens sur les passages de votre commentaire qui me paraissent les plus significatifs à cet égard :

"changer la nature profonde de leur travail" : toujours cette histoire de 'nature', qui paralyse votre jugement. Il n’y a pas de ‘nature’ du travail, agricole ou autre, d’ailleurs. Il n’y a que des pratiques, qui évoluent au fil du temps, en fonction des besoins et des progrès techniques, notamment.

"Je m'oppose à cette économie mondialisée" : autant s'opposer au fait que la Terre tourne. Vous pouvez penser ce que vous voulez de l'économie mondialisée (je note néanmoins que vous n'en retenez, comme une majorité de Français, que ses méfaits supposés au mépris de tous ses bienfaits réels), mais vous ne pouvez vous y opposer, dans la mesure où c'est une réalité. Par suite, la question de revenir en arrière ne se pose tout simplement pas, indépendamment de toute orientation politique.

"Le progrès n'est pas illimité, un jour on touchera à une fin." : eh bien ce jour-là l'humanité disparaîtra, puisque toute son histoire est celle de la poursuite du progrès au service de sa survie et de sa prospérité. Si on n'avance pas, on recule, il n'y a pas de stagnation possible.

"créons un nouveau mode de production" : ne craignez-vous pas de bousculer la nature profonde du travail agricole ? ;-) Plus sérieusement, que faites-vous du reste du monde ? Comment imposez-vous votre mode de production dans une économie mondialisée ?

"Mais non, il n'y a pas de crise sanitaire, vous avez raison..." : je n'ai jamais dit qu'il n'y avait pas de crise sanitaire. Il y en a déjà eu, il y en aura d'autres, tout bonnement parce que le risque est inhérent à l’action humaine. En l’occurrence, faire croire que le retour à une agriculture extensive éliminerait tout risque sanitaire est un mensonge pur et simple. Au passage, savez-vous que les pesticides naturels affectent beaucoup plus notre santé que les produits de synthèse ?

"Avec la multiplication de petites exploitations, si." : multiplication qui n'est pas possible, comme je l'ai montré, sauf à retomber dans une économie administrée. En outre, encore une fois, quid de la concurrence internationale ?

"Comme en plus il est avéré que l'homme occidental mange trop de viande, il suffit de revenir à quelque chose de plus normal, et tout ira bien." : comment ? Vous interdisez la viande à l'ensemble de la population, avec sanctions à la clé pour le type qui se sera préparé un hamburger en douce ?

"Et vendre est la seule chose reconnue comme intrinsèquement bonne dans votre système." : ce n'est pas "mon" système, c'est la réalité. La mondialisation est un mécanisme économique, amoral par définition. Le rôle des politiques, c'est de faire en sorte d'en réguler les effets indésirables en prenant les mesures adaptées. C'est ça, qui ne va pas, en France. Personne n'a eu le courage politique de mener les réformes de fond pour que notre pays reste dans la course. Résultat : tout s'écroule petit à petit et de plus en plus de Français tombent dans la logique du bouc-émissaire : c'est la faute... à l'Europe, aux immigrés et peut-être même à Voltaire.

Écrit par : Agg | 18/04/2014

"Il n’y a pas de ‘nature’ du travail, agricole ou autre, d’ailleurs" Si. La nature du travail agricole, c'est de travailler la terre. De même que la nature du blogueur, c'est d'écrire des billets. Si le blogueur se met à travailler la terre, alors il n'est plus blogueur, il est agriculteur. Si l'agriculteur se met à gérer une entreprise ne fonctionnant que par des machines, il n'est plus agriculteur.

"mais vous ne pouvez vous y opposer, dans la mesure où c'est une réalité" Ah ? Donc quand vous choperez un cancer généralisé, surtout pensez bien à ne pas vous soigner : on ne s'oppose pas au cancer, dans la mesure où c'est une réalité.

"eh bien ce jour-là l'humanité disparaîtra, puisque toute son histoire est celle de la poursuite du progrès" Vous pensez comme un homme du XXe siècle, c'est risible. Le progrès a toujours été recherché non pour lui-même mais pour le bien de l'homme. Aujourd'hui, le bien de l'homme est devenu accessoire, on ne recherche plus le progrès que dans l'absolu, pour lui-même. L'humanité sans progrès ne meurt pas, c'est une théorie absurde.

"créons un nouveau mode de production" : ne craignez-vous pas de bousculer la nature profonde du travail agricole ?" Ben non, puisqu'il s'agit d'y revenir, de revenir au travail de la terre.

"Comment imposez-vous votre mode de production dans une économie mondialisée ?" Cette manie que vous avez de vouloir imposer les choses est inquiétante. Je n'impose rien, ça s'imposera tout seul quand la mondialisation fera marche arrière. Notamment quand l'énergie retrouvera un prix qui corresponde à sa vraie valeur. Alors il redeviendra plus cher de produire à l'autre bout du monde, et on reviendra à une économie locale. Seulement pendant quelque temps on n'aura plus, en France, ni frigo, ni chaussettes, ni t-shirts. Toutes choses qui ne sont plus produites en France.

" je n'ai jamais dit qu'il n'y avait pas de crise sanitaire. Il y en a déjà eu, il y en aura d'autres" Pourquoi un futur ? Nous sommes en plein milieu d'une énorme crise sanitaire, tellement énorme qu'on ne la voit plus et qu'on ne peut même plus la mesurer, puisqu'elle s'étend à l'échelle du monde.

"savez-vous que les pesticides naturels affectent beaucoup plus notre santé que les produits de synthèse ?" Je sais surtout qu'il est plus sain de virer tous les pesticides. Je ne pratique pas la politique du moindre mal.

"multiplication qui n'est pas possible, comme je l'ai montré" Vous n'avez rien montré, ou alors ça m'a échappé. C'est complètement possible, et beaucoup d'agriculteurs en crèvent d'envie. Seulement ils ne peuvent plus : ils ont des dizaines d'emprunts à rembourser, emprunts qu'ils ont contracté pour investir dans des machines qui les dispensent de jamais toucher la terre. Et qui les empêchent donc de faire leur travail, leur vrai travail, celui qu'ils ont choisi, qu'ils ont rêvé de faire, et qu'ils ne feront jamais. Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France, ne l'oubliez jamais : le réel, c'est ça.

"encore une fois, quid de la concurrence internationale ?" C'est effectivement le problème - mais vous ne me l'apprenez pas -, c'est pour ça que je souhaite une refermeture des frontières. Pas étanche, mais suffisamment contraignante pour assainir cette concurrence injuste et déloyale. Tout en maintenant un commerce libre et sain.

"comment ? Vous interdisez la viande à l'ensemble de la population, avec sanctions à la clé pour le type qui se sera préparé un hamburger en douce ?" Non, ça c'est votre délire à vous, l'interdiction, la sanction, tous ces trucs... Je constate en plus que vous ne savez pas lire : je ne parle pas d'interdire, mais de diminuer. Et ça, ça se fait tout simplement en vendant la viande à son vrai prix, en évitant au passage de spolier les agriculteurs, qui vendent leur bidoche à perte. Un suicide tous les deux jours, je le répèterai autant de fois qu'il le faudra.

"ce n'est pas "mon" système, c'est la réalité" Non, c'est la réalité telle que votre système pourri l'a modulée. Encore une fois, on peut influer sur le réel (d'autant plus si on ne croit pas à une nature des choses). Si le réel est mauvais (le cancer généralisé), je le modifie.

"C'est ça, qui ne va pas, en France. Personne n'a eu le courage politique de mener les réformes de fond pour que notre pays reste dans la course" Non, ce qui ne va pas dans notre pays, c'est les gens comme vous, qui sont convaincus qu'il faut à tout prix rester dans la course, alors même que c'est une course qui nous mène au gouffre.

Écrit par : Fikmonskov | 22/04/2014

@Fikmonskov

>>

"Si. La nature du travail agricole, c'est de travailler la terre. De même que la nature du blogueur, c'est d'écrire des billets. Si le blogueur se met à travailler la terre, alors il n'est plus blogueur, il est agriculteur. Si l'agriculteur se met à gérer une entreprise ne fonctionnant que par des machines, il n'est plus agriculteur." : si le travail agricole consiste en effet à travailler la terre, les moyens pour ce faire n'ont cessé d'évoluer depuis que l'agriculture existe, de la même manière que vous n'écrivez pas vos billets sur des parchemins à la plume d’oie, mais sur un écran d'ordinateur à l'aide d'un clavier. Par suite, parler de la 'nature' de telle ou telle activité est non seulement erroné, mais revient à introduire en douce une norme quant aux moyens à utiliser pour réaliser cette activité. Que préconisez-vous, s'agissant du travail agricole ? La charrue et les bœufs ?

"Ah ? Donc quand vous choperez un cancer généralisé, surtout pensez bien à ne pas vous soigner : on ne s'oppose pas au cancer, dans la mesure où c'est une réalité." : la mondialisation n'est pas une maladie qui affecterait un hypothétique organisme planétaire. La mondialisation est un phénomène économique inéluctable résultant de la croissance de la population mondiale et des progrès en matière de transports, de télécommunications et de libéralisation des échanges. Il est donc parfaitement vain de prétendre s'y opposer.

"Vous pensez comme un homme du XXe siècle, c'est risible. Le progrès a toujours été recherché non pour lui-même mais pour le bien de l'homme. Aujourd'hui, le bien de l'homme est devenu accessoire, on ne recherche plus le progrès que dans l'absolu, pour lui-même. L'humanité sans progrès ne meurt pas, c'est une théorie absurde." : j’ai plutôt le sentiment de penser comme un homme du XXIe siècle, qui a acté la réalité de la mondialisation et sait ce que sa vie quotidienne doit à cette dernière comme au progrès technique qui l’accompagne. Je rajouterais que, sauf à instaurer une forme ou une autre de politique autoritaire fondée sur une norme naturelle ou divine, personne ne peut décider de ce que vous appelez avec le sérieux d’un pape "le bien de l’homme" et qu'aujourd'hui comme hier, ce n'est pas le 'bien' qui a guidé l'homme dans sa quête de progrès, mais la nécessité de survivre et le désir de prospérer. Nier ces éléments inhérents à la condition humaine me paraît aussi illusoire que dangereux.

"Ben non, puisqu'il s'agit d'y [la nature profonde du travail agricole] revenir, de revenir au travail de la terre." : le travail agricole consiste toujours à travailler la terre. Simplement, les moyens pour ce faire ont changé et changeront encore.

"Cette manie que vous avez de vouloir imposer les choses est inquiétante. Je n'impose rien, ça s'imposera tout seul quand la mondialisation fera marche arrière. Notamment quand l'énergie retrouvera un prix qui corresponde à sa vraie valeur. Alors il redeviendra plus cher de produire à l'autre bout du monde, et on reviendra à une économie locale. Seulement pendant quelque temps on n'aura plus, en France, ni frigo, ni chaussettes, ni t-shirts. Toutes choses qui ne sont plus produites en France." : vous ne démontrez pas pourquoi la mondialisation ferait tout soudain marche arrière là où la réalité témoigne au contraire de son intensification. Ni comment les Français, privés de frigo, de chaussettes, de t-shirts et de bien d'autres choses produites ailleurs dans le monde, survivraient, dans votre scénario.

"Pourquoi un futur ? Nous sommes en plein milieu d'une énorme crise sanitaire, tellement énorme qu'on ne la voit plus et qu'on ne peut même plus la mesurer, puisqu'elle s'étend à l'échelle du monde." : vous ressortez le mythe carbonisé de l'homme empoisonné par le mode de vie moderne, au mépris même, là encore, de la réalité, telle que mise en évidence par l'évaluation de l'espérance de vie, entre autres indicateurs du développement humain. Vous seriez plus crédible si vous évoquiez des problèmes sanitaires réels, mais ciblés – et susceptibles d’être maîtrisés, voire résolus, par l’innovation – plutôt que cette menace fantôme que vous brandissez avec grandiloquence.

"Je sais surtout qu'il est plus sain de virer tous les pesticides. Je ne pratique pas la politique du moindre mal." : rien ne prouve qu'il soit plus sain de manger des aliments non traités : vous oubliez bien vite les bactéries et autres champignons qui, sans traitement adéquat, poseraient de sérieux problèmes sanitaires. En outre, du point de vue cette fois de la production, l'absence de traitement réduirait dramatiquement le volume des récoltes. Ce n'est donc en effet pas la politique du moindre mal que vous pratiquez, mais celle de la terre brûlée. Je ne suis pas sûr que les agriculteurs vous suivent.

"Vous n'avez rien montré, ou alors ça m'a échappé. C'est complètement possible, et beaucoup d'agriculteurs en crèvent d'envie. Seulement ils ne peuvent plus : ils ont des dizaines d'emprunts à rembourser, emprunts qu'ils ont contracté pour investir dans des machines qui les dispensent de jamais toucher la terre. Et qui les empêchent donc de faire leur travail, leur vrai travail, celui qu'ils ont choisi, qu'ils ont rêvé de faire, et qu'ils ne feront jamais. Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France, ne l'oubliez jamais : le réel, c'est ça." : d'abord, ce n'est pas à moi de prouver que votre mode de production est applicable. Je vous ai pourtant montré que la seule manière de l'appliquer était de revenir à une économie administrée, c'est-à-dire, d'user de coercition (pour réduire la taille des exploitations actuelles, pour imposer un travail agricole conforme à vos lubies, pour faire travailler des gens dans le secteur agricole). Ensuite, vous m'expliquez que votre idée n'a rien d'impossible, pour me détailler juste après toutes les raisons pour lesquelles elle l’est de fait. Enfin, le suicide des agriculteurs n'est pas un phénomène nouveau (ça remonte aux années 1960) et si vous vous informiez sur le sujet, vous découvririez que les difficultés économiques ne sont qu'un facteur de risque (qui n'est pas une causalité stricte) du passage à l'acte parmi d'autres, comme l’isolement, la fatigue physique ou encore le stress du travail.

"C'est effectivement le problème - mais vous ne me l'apprenez pas -, c'est pour ça que je souhaite une refermeture des frontières. Pas étanche, mais suffisamment contraignante pour assainir cette concurrence injuste et déloyale. Tout en maintenant un commerce libre et sain." : vous "souhaitez" une nouvelle fermeture des frontières : comment l'obtenez-vous ? Par ailleurs, comment maintenez-vous un "commerce libre et sain" en fermant les frontières dans une économie mondialisée ? Quid des mesures de rétorsion de nos partenaires commerciaux qui ne manqueraient pas d'advenir dans une telle configuration ?

"Non, ça c'est votre délire à vous, l'interdiction, la sanction, tous ces trucs... Je constate en plus que vous ne savez pas lire : je ne parle pas d'interdire, mais de diminuer. Et ça, ça se fait tout simplement en vendant la viande à son vrai prix, en évitant au passage de spolier les agriculteurs, qui vendent leur bidoche à perte. Un suicide tous les deux jours, je le répèterai autant de fois qu'il le faudra." : comment vendez-vous la viande à son "vrai" prix ? Qui fixe ce dernier ? Comment faites-vous en sorte que les consommateurs, français et étrangers, ne préfèrent pas acheter la viande à moindre coût produite ailleurs dans le monde ? Quant aux suicides des agriculteurs, le répéter comme une incantation confine au ridicule tant que vous n'avez pas prouvé ce que vous sous-entendez, à savoir que la mondialisation en serait non seulement la cause, mais encore la cause exclusive. Bien sûr, le prouver impliquerait un travail que vous ne ferez jamais, vous satisfaisant des fausses évidences nourries par vos préjugés.

"Non, c'est la réalité telle que votre système pourri l'a modulée. Encore une fois, on peut influer sur le réel (d'autant plus si on ne croit pas à une nature des choses). Si le réel est mauvais (le cancer généralisé), je le modifie." : d'abord, je le répète, ce n'est pas "mon" système, mais un phénomène économique déterministe dont vous n'avez de plus pas montré en quoi il était "pourri", en dehors de jugements de valeur gratuits et de liens de causalité arbitraires. Ensuite, un phénomène économique n'est pas une maladie, comme déjà dit. Enfin, vous n'avez toujours pas expliqué comment vous modifiiez ce système, vous contentant d'exprimer des vœux pieux (fin de la mondialisation, changement du mode de production, changement du mode de consommation).

"Non, ce qui ne va pas dans notre pays, c'est les gens comme vous, qui sont convaincus qu'il faut à tout prix rester dans la course, alors même que c'est une course qui nous mène au gouffre." : encore un peu et je serais responsable du suicide des agriculteurs. Les gens comme moi (tels que vous les imaginez, en tout cas : en effet, me concernant, ce n’est pas parce que j’accepte la mondialisation que je n’en vois pas les effets indésirables, ni que je ne plaide pas pour la nécessité de réguler ces derniers par une politique efficace) ont quelle place dans votre système révolutionnaire ? Par ailleurs, l'alternative ne se situe pas entre tomber dans un gouffre ou le retour au passé, mais entre composer au mieux avec la réalité de la mondialisation ou se résigner à l’effondrement de notre pays. Au vu du nombre de gens qui tiennent le même discours que vous et de la lâcheté de nos gouvernants, je crains de connaître l'issue.

Écrit par : Agg | 22/04/2014

Brave Agueugueuh,

Manifestement, vous ne connaissez rien au monde agricole, en général et plus particulièrement aux alternatives au modèle conventionnel qui existent et qui marchent.
Au-delà du monde agricole, qui est un excellent exemple de ce qui ne fonctionne pas, c'est toute votre vision du monde qui est so XIXe-XXe. Un peu dépassée, quoi ;)
Il est où, le progrès ? L'avenir nous le dira, peut-être assez vite et certainement douloureusement.

Le Fik se démerde pas trop mal ; mais si j'en ai le courage et le temps, j'y reviendrai. Peut-être avec d'autres potes bouseux dans mon genre.
Des gens un peu connectés au réel, quoi.

Bien à vous.

Écrit par : PMalo | 22/04/2014

@PMalo

>> Je n'ai jamais prétendu être un spécialiste du monde agricole, même si j'en ai quand même une vague idée, en tant que petit-fils de "bouseux", comme vous dites : du coup, je vous saurais gré de ne pas me la jouer mec de la terre ancré dans le réel face au vilain citadin déconnecté. Je suis en outre ravi d'apprendre qu'il existe des "alternatives au modèle conventionnel qui existent et qui marchent", mais je ne comprends pas, dans ce cas, l'intérêt même de la discussion en cours : que ces alternatives se déploient et la réalité tranchera. Contrairement à ce que vous affirmez, je n'ai pas de "vision du monde", m'en tenant aux faits. Pour l'heure, j'ai la faiblesse de penser que la mondialisation est bonne gagnante et les Français, mauvais perdants, par idéologie – même s'ils ne manquent par ailleurs jamais une occasion de tirer profit de cette mondialisation qu'ils vouent aux gémonies. Enfin, chacun est libre de s'exprimer, chez moi : j'espère seulement que votre position ne se résumera pas à des rodomontades.

Écrit par : Agg | 22/04/2014

"mais je ne comprends pas, dans ce cas, l'intérêt même de la discussion en cours : que ces alternatives se déploient et la réalité tranchera."

Votre cher système fait tout pour l'empêcher. Sanctions à la clé.

Ben oui.

Écrit par : Fikmonskov | 22/04/2014

@Fikmonskov

"Votre cher système fait tout pour l'empêcher. Sanctions à la clé."

>> Il faudrait savoir : ou bien il y a des alternatives qui existent et fonctionnent, ou bien ces alternatives ne parviennent pas à exister et à fonctionner dans le système actuel et dans ce cas, ce ne sont pas des alternatives, mais des rêveries éveillées.

Écrit par : Agg | 22/04/2014

Elles existent et fonctionnent malgré le système, qui leur met des bâtons dans les roues en permanence. Parce que vous n'êtes pas le seul à n'avoir que les mots "imposer" et "sanction" à la bouche.

Vous avez entendu parler de Monsanto ? Vous avez entendu parler de l'interdiction de planter sa propre semence, celle qu'on a conservé de sa récolte précédente ? C'est pour obliger les agriculteurs à acheter chaque année leur semence... aux prix du marché, et selon ce que celui-ci veut voir pousser à tel ou tel endroit...

Ben oui, pensez donc : si les agriculteurs peuvent planter leur propre semence, ils marchent en circuit fermé. très mauvais pour le commerce, ça, le circuit fermé. Et ça ne fait pas le jeu de la croissance du tout...

C'est beau la liberté, ça fait rêver.



Et pi sinon, ce soir, encore une amie, "ingénieur agronome", qui veut changer de métier. "J'en ai marre de l'informatique", dit-elle. Elle veut devenir maraichère.

Mais non, le métier d'agriculteur n'est pas en train de crever, pas du tout.

Écrit par : Fikmonskov | 22/04/2014

"si le travail agricole consiste en effet à travailler la terre, les moyens pour ce faire n'ont cessé d'évoluer depuis que l'agriculture existe"

Sauf qu'il y a, dans tous les domaines, un moment où la fonction de la technique change : jusqu'à un certain point, elle consiste à faciliter le travail de l'homme, le rendre moins pénible et un peu plus rapide... Puis on réalise un jour que la technique ne facilite plus le travail de l'homme, pour la simple raison que l'homme a disparu : la machine a pris sa place. Certes, il reste un pauvre type qui s'occupe des machines, mais ce sont elles qui font le travail, et le travail de dizaines voire de centaines d'hommes. Lisez "la France contre les robots" de Bernanos.

"Par suite, parler de la 'nature' de telle ou telle activité est non seulement erroné, mais revient à introduire en douce une norme quant aux moyens à utiliser pour réaliser cette activité." Ah mais complètement : la norme, c'est qu'il doit y avoir de l'humain dans le lot, et que la machine ne doit être là que pour aider l'humain. Si l'humain en lui-même ne sait plus faire ce que fait la machine, alors celle-ci doit virer. C'est le cas aujourd'hui, dans un nombre hallucinant de métiers. Le jour où on n'a plus d'électricité pour faire tourner les machines, on ne sait plus rien faire. Le jour où mon ordinateur tombe en rade, je saurai encore écrire. J'écrirai moins vite et moins lisiblement, certes, mais j'écrirai encore. C'est une nuance énorme, c'est LA frontière entre une technique juste et une technique mauvaise.

"la mondialisation n'est pas une maladie" C'est un point de vue.

"Il est donc parfaitement vain de prétendre s'y opposer. " Le "donc" n'a rien à foutre là, rien. De plus, le cancer étant un phénomène médical inéluctable résultant de la croissance anarchique de cellules vivantes, il est également parfaitement vain de prétendre s'y opposer. Ah oui, ça marche aussi...

"j’ai plutôt le sentiment de penser comme un homme du XXIe siècle, qui a acté la réalité de la mondialisation et sait ce que sa vie quotidienne doit à cette dernière comme au progrès technique qui l’accompagne" Vous pensez que ce progrès est inéluctable, que cette mondialisation est inéluctable... C'est typiquement du XXe, ça. Vous êtes déjà dépassé. L'histoire n'a pas un sens, qui serait inéluctable et mènerait obligatoirement à ce qui est aujourd'hui. L'histoire est ce qu'on en fait. Encore une fois, vous ne parlez que de liberté, mais vous êtes, dans votre propre système de pensée, esclave de choses qui vous dépassent. Drôle d'idée de la liberté. Que vous voulez en plus m'imposer...

"ce n'est pas le 'bien' qui a guidé l'homme dans sa quête de progrès, mais la nécessité de survivre et le désir de prospérer. Nier ces éléments inhérents à la condition humaine me paraît aussi illusoire que dangereux" Personne ne le dit. Cependant, se limiter à ces éléments l'est tout autant. Encore une fois, il n'y a aucune place pour la liberté dans votre pensée, alors même que vous ne parlez que de ça. C'est étonnant.

"vous ne démontrez pas pourquoi la mondialisation ferait tout soudain marche arrière là où la réalité témoigne au contraire de son intensification" Ça sera obligatoirement le cas le jour où l'énergie quasi-gratuite qu'est le pétrole disparaitra. Alors le monde retrouvera sa taille d'avant le pétrole.

"Ni comment les Français, privés de frigo, de chaussettes, de t-shirts et de bien d'autres choses produites ailleurs dans le monde, survivraient, dans votre scénario. " Survivront ceux qui auront appris à s'en passer et à vivre avec autre chose. Pas vous, donc. Sauf si vous venez frapper chez moi, et que moi, trop chrétien sans doute, je vous accueille.

"vous ressortez le mythe carbonisé de l'homme empoisonné par le mode de vie moderne, au mépris même, là encore, de la réalité" Ah, il y a donc une réalité. Ceci dit, le "mythe", comme vous dites, se confirme chaque jour avec des infos ne venant pas d'odieux décroissants ou de marxistes sanguinaires. Non, parfois ce sont même des scientifiques (donc des gens biens) qui le disent. On vit peut-être plus longtemps, mais il reste à prouver qu'on vit mieux. De plus, il est aussi possible qu'on ne soit pas encore au pic du scandale, que pour le moment on soit encore dans une phase ascendante. Le problème, c'est que le jour où ça éclatera, il n'y aura nulle part où aller se planquer puisque tout le monde vit exactement de la même façon, en bouffant les mêmes merdes. Il n'est pas un endroit sur la planète où l'eau ne soit pas pleine d'hydrocarbures et de pesticides.

"En outre, du point de vue cette fois de la production, l'absence de traitement réduirait dramatiquement le volume des récoltes" c'est dramatique quand ça s'abat sur une région où on ne produit que d'un type de plante. Une mauvaise récolte de blé dans tel pays qui produit pour tous ses frontaliers, et c'est la crise, plus de blé, nulle part. Le pays en question n'exporte plus, et ne peut donc plus importer de rien. Tous ses habitants crèvent, et tous les pays autour manquent de blé. Là oui, c'est catastrophique. Mais si tout le monde produit un peu de tout, alors que le blé disparaisse d'une région n'est pas si grave...



(La suite plus tard.)

Écrit par : Fikmonskov | 22/04/2014

Via tout un appareil règlementaire et aussi une monnaie trop forte en obérant la rentabilité, on a réduit l'agriculture à être un débouché pour les industriels de l'équipement et des intrant. Vu au salon de l'agriculture: un tracteur de 530 cv! Dément! Mais maintenant que les pays émergents (Paraguay par exemple, et bientôt Ukraine) vont assurer ce rôle de débouché, vous allez voir qu'on va gaillardement laisser tomber notre agriculture pour reconvertir la France en parc d'attractions. Il est urgent de changer de modèle!

Écrit par : Pierre Huet | 23/04/2014

"La mondialisation est un phénomène économique inéluctable résultant de la croissance de la population mondiale et des progrès en matière de transports, de télécommunications et de libéralisation des échanges. Il est donc parfaitement vain de prétendre s'y opposer."

Écrit par : Lionel Gendre | 23/04/2014

"C'est inéluctable donc il est impossible de s'y opposer"... thank you Captain Obvious ! :D

Plus sérieusement, je n'ai toujours pas compris en quoi il serait à ce point fondamentalement impossible pour un pays ou une autorité quelconque de prendre une décision n'allant pas dans le sens du libre-échangisme total.

Parce que "ça ne va pas dans le sens du progrès" ? (ah bon, le progrès est linéaire et a un sens privilégié maintenant ?)

Parce que "mettre des règles trop strictes en économie, c'est du socialisme et ça conduit tout droit à la misère comme en URSS" ? (euh mais qui a parlé d'appliquer le programme économique de Staline ?)

Parce que "la mondialisation est formidable, elle crée tout plein de richesses" ? (oué mais il suffit de regarder 2 secondes pour se rendre compte que ces richesses ne profitent pas à tout le monde non ?)

Parce que "il n'y a pas d'alternative" ? (ça ne serait pas plutôt qu'on souhaite interdire ces alternatives, car le système actuel profite tellement à certains ?)

Faudrait juste qu'on m'explique !

Écrit par : Lionel Gendre | 23/04/2014

@Fikmonskov

"Elles existent et fonctionnent malgré le système, qui leur met des bâtons dans les roues en permanence. Parce que vous n'êtes pas le seul à n'avoir que les mots "imposer" et "sanction" à la bouche.

Vous avez entendu parler de Monsanto ? Vous avez entendu parler de l'interdiction de planter sa propre semence, celle qu'on a conservé de sa récolte précédente ? C'est pour obliger les agriculteurs à acheter chaque année leur semence... aux prix du marché, et selon ce que celui-ci veut voir pousser à tel ou tel endroit...

Ben oui, pensez donc : si les agriculteurs peuvent planter leur propre semence, ils marchent en circuit fermé. très mauvais pour le commerce, ça, le circuit fermé. Et ça ne fait pas le jeu de la croissance du tout...

C'est beau la liberté, ça fait rêver."

>> Vous prêchez un convaincu : contrairement à ce que vous sous-entendez, je ne défends pas les multinationales qui usent de pratiques quasi-mafieuses et abusent de leur situation de quasi-monopole pour fausser la concurrence : c’est le contraire de la liberté économique. C’est pourtant le ‘libéralisme’ que vous traînez sur le banc des accusés…

"Et pi sinon, ce soir, encore une amie, "ingénieur agronome", qui veut changer de métier. "J'en ai marre de l'informatique", dit-elle. Elle veut devenir maraichère.

Mais non, le métier d'agriculteur n'est pas en train de crever, pas du tout."

>> Non, le métier d'agriculteur n'est pas en train de "crever", il est simplement en train de muter, sous les effets conjugués de la mondialisation et du progrès technique, à l’instar de nombreux autres métiers.

"Sauf qu'il y a, dans tous les domaines, un moment où la fonction de la technique change : jusqu'à un certain point, elle consiste à faciliter le travail de l'homme, le rendre moins pénible et un peu plus rapide... Puis on réalise un jour que la technique ne facilite plus le travail de l'homme, pour la simple raison que l'homme a disparu : la machine a pris sa place. Certes, il reste un pauvre type qui s'occupe des machines, mais ce sont elles qui font le travail, et le travail de dizaines voire de centaines d'hommes. Lisez "la France contre les robots" de Bernanos."

>> Bernanos était un grand écrivain, mais un piètre économiste. Car s'il est une chose avérée, c'est que la mondialisation et le progrès technique ont réussi à faire reculer la pauvreté dans le monde en un temps record et continuent à le faire, d'ailleurs. Une machine qui remplace un homme permet d'abaisser le coût de production et par là d'augmenter la productivité ce qui, en aval, engendre une hausse de l'emploi à moyen et long terme (cf. la théorie du déversement de Sauvy, 1980, toujours vraie aujourd'hui, le secteur quaternaire en plus). Cela implique deux choses : un filet de protection sociale pour les personnes qui ont été remplacées par une machine et un processus de formation efficace pour que ces personnes se reconvertissent dans un nouveau secteur porteur. C'est sur ce dernier point que notre pays se révèle terriblement mauvais : seuls 28% des demandeurs d'emploi ont accès à une formation (source : "Formations et emploi, INSEE, 2013). Mais la formation, par chez nous, c'est comme l'éducation nationale : un véritable mammouth. Quel homme politique aura le courage de s'y attaquer ?

"Ah mais complètement : la norme, c'est qu'il doit y avoir de l'humain dans le lot, et que la machine ne doit être là que pour aider l'humain. Si l'humain en lui-même ne sait plus faire ce que fait la machine, alors celle-ci doit virer. C'est le cas aujourd'hui, dans un nombre hallucinant de métiers. Le jour où on n'a plus d'électricité pour faire tourner les machines, on ne sait plus rien faire. Le jour où mon ordinateur tombe en rade, je saurai encore écrire. J'écrirai moins vite et moins lisiblement, certes, mais j'écrirai encore. C'est une nuance énorme, c'est LA frontière entre une technique juste et une technique mauvaise."

>> Vous simplifiez à l'extrême. Les machines ne permettent pas seulement d'aider l'humain, mais également de faire des choses que l'humain ne peut pas faire. Et vous avez raison, c'est vrai pour tout un tas de métiers, comme la médecine, par exemple : pour diagnostiquer votre cancer généralisé, un homme ne fera jamais office de scanner. En outre, le jour où votre ordinateur tombe en rade, vous savez toujours écrire, oui, mais vous n'avez plus aucun moyen de diffuser votre prose à l'échelle mondiale. Par suite, votre frontière me paraît surtout relever d'un déni de réalité : il y a bien longtemps que nous avons franchi le seuil de la dépendance aux machines. Il me semble facile de comprendre qu’un retour en arrière n’est souhaitable pour personne. Ni d’ailleurs possible : en admettant un instant la validité de votre point de vue, comment faites-vous, concrètement, pour faire respecter cette frontière ?

"C'est un point de vue."

>> Non, c'est un fait. La mondialisation est un pur mécanisme économique, rien de plus et rien de moins. Mais je comprends bien la visée de votre fausse analogie.

"Il est donc parfaitement vain de prétendre s'y opposer. " Le "donc" n'a rien à foutre là, rien.

>> Au contraire : le "donc" marque une implication qui est qu'on ne s'oppose pas à un mécanisme économique, lui-même fruit d'une évolution naturelle.

"De plus, le cancer étant un phénomène médical inéluctable résultant de la croissance anarchique de cellules vivantes, il est également parfaitement vain de prétendre s'y opposer. Ah oui, ça marche aussi..."

>> Votre analogie est bancale : outre la comparaison acrobatique, pour ne pas dire absurde, entre un corps humain et les échanges de biens, de main d’œuvre et de connaissances, il y a le fait que là où le cancer consiste en une perturbation de l’état naturel du corps, sous l’effet d’un agent infectieux ou d’une mutation génétique, la mondialisation, elle, consiste en une conséquence de l’évolution naturelle des échanges, sous l’effet de la croissance de la population mondiale et du progrès technique.

"Vous pensez que ce progrès est inéluctable, que cette mondialisation est inéluctable... C'est typiquement du XXe, ça. Vous êtes déjà dépassé. L'histoire n'a pas un sens, qui serait inéluctable et mènerait obligatoirement à ce qui est aujourd'hui. L'histoire est ce qu'on en fait. Encore une fois, vous ne parlez que de liberté, mais vous êtes, dans votre propre système de pensée, esclave de choses qui vous dépassent. Drôle d'idée de la liberté. Que vous voulez en plus m'imposer..."

>> Je ne veux rien vous imposer du tout, sinon le respect des faits. Que le progrès technique n'ait cessé d'augmenter depuis que l'humanité existe est un fait. Que la mondialisation soit inéluctable en tant qu'elle résulte de la croissance de la population mondiale et du progrès en matière de transports, de télécommunications et de libéralisation des échanges, est un autre fait. Ca n'a rien à avoir avec un hypothétique sens de l'Histoire. Ici, vous confondez ce qui relève de l'évolution naturelle (la mondialisation – qui est là, que ça vous plaise ou non) et ce qui relève des décisions politiques (les règles de régulation de la mondialisation – qui restent, pour l'essentiel, à inventer).

"Personne ne le dit. Cependant, se limiter à ces éléments l'est tout autant. Encore une fois, il n'y a aucune place pour la liberté dans votre pensée, alors même que vous ne parlez que de ça. C'est étonnant."

>> Pas de liberté sans connaissance de nos déterminismes : en l’occurrence, l'homme n'est pas libre de ne pas vouloir survivre et prospérer. En revanche, l'homme est libre de privilégier une manière de survivre et de prospérer plutôt qu'une autre : la coopération plutôt que la prédation. Mais ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Et j'ai la faiblesse de penser que ça commence par chacun d'entre nous, dans la façon dont nous agissons au quotidien, avec nous-même, avec autrui, avec notre environnement...

"Ça sera obligatoirement le cas le jour où l'énergie quasi-gratuite qu'est le pétrole disparaitra. Alors le monde retrouvera sa taille d'avant le pétrole."

>> Quand le pétrole disparaîtra (ce qui n’est pas encore pour demain, d’autant que la population mondiale va rapidement se stabiliser), nous aurons probablement trouvé une énergie de remplacement. Aujourd’hui, il y a trois pistes sérieuses : le thorium, le gaz de schiste et les biocarburants. Cela dit, si par malheur nous ne trouvions pas d’énergie de remplacement, le monde tel que nous le connaissons ne retrouverait pas sa taille d’avant le pétrole, mais s’écroulerait, purement et simplement : il faut bien comprendre que nous autres humains sommes tributaires d'une énergie ou d'une autre et ne pouvons faire autrement que d'exploiter les ressources à notre disposition.

"Survivront ceux qui auront appris à s'en passer et à vivre avec autre chose. Pas vous, donc. Sauf si vous venez frapper chez moi, et que moi, trop chrétien sans doute, je vous accueille."

>> D'abord, vous n'êtes pas le seul à vous intéresser aux techniques de survie, vous savez. Ensuite, je crains que vous ne vous fassiez beaucoup d'illusions. A moins qu'il ne s'agisse d'un orgueil mal placé, je ne sais pas. Les êtres humains sont interdépendants. Aussi, quelque(s) compétence(s) dont vous puissiez vous prévaloir, vous ne survivrez pas longtemps seul, terré chez vous. Enfin, je rajouterais qu’en cas d’effondrement général, votre christianisme vous servira moins qu'un 22 Long Rifle.

"Ah, il y a donc une réalité. Ceci dit, le "mythe", comme vous dites, se confirme chaque jour avec des infos ne venant pas d'odieux décroissants ou de marxistes sanguinaires. Non, parfois ce sont même des scientifiques (donc des gens biens) qui le disent. On vit peut-être plus longtemps, mais il reste à prouver qu'on vit mieux. De plus, il est aussi possible qu'on ne soit pas encore au pic du scandale, que pour le moment on soit encore dans une phase ascendante. Le problème, c'est que le jour où ça éclatera, il n'y aura nulle part où aller se planquer puisque tout le monde vit exactement de la même façon, en bouffant les mêmes merdes. Il n'est pas un endroit sur la planète où l'eau ne soit pas pleine d'hydrocarbures et de pesticides."

>> Toujours ce manichéisme, c'est fatigant, à la longue. Il n'y a pas d'un côté les chevaliers blancs dans votre genre qui dénonceraient les poisons sanitaires et de l'autre les idiots utiles dans mon genre qui les avaleraient sans broncher. Un peu de nuance, que diable ! Pouvez-vous entendre que le progrès technique présente à la fois des avantages et des inconvénients ? Et qu'au lieu de fantasmer sottement sur une catastrophe mondiale nous ramenant à l'âge de pierre, vous feriez mieux, à l'instar des scientifiques que vous évoquez, d'exercer votre intelligence pour préparer au mieux l'avenir à partir des faits de la réalité plutôt qu'à l'aune d'un quelconque idéal ?

"c'est dramatique quand ça s'abat sur une région où on ne produit que d'un type de plante. Une mauvaise récolte de blé dans tel pays qui produit pour tous ses frontaliers, et c'est la crise, plus de blé, nulle part. Le pays en question n'exporte plus, et ne peut donc plus importer de rien. Tous ses habitants crèvent, et tous les pays autour manquent de blé. Là oui, c'est catastrophique. Mais si tout le monde produit un peu de tout, alors que le blé disparaisse d'une région n'est pas si grave..."

>> Avec des si, on mettrait Paris en bouteille. Retour aux faits : dans notre économie mondialisée, chaque pays a sa spécialisation, agricole ou autre, d’ailleurs. Par suite, comment faites-vous pour que tout le monde se mette à "produire un peu de tout" ?


Bonjour aux nouveaux arrivants et bienvenue sur mon blog.

@Pierre Huet

"Mais maintenant que les pays émergents (Paraguay par exemple, et bientôt Ukraine) vont assurer ce rôle de débouché, vous allez voir qu'on va gaillardement laisser tomber notre agriculture pour reconvertir la France en parc d'attractions. Il est urgent de changer de modèle!"

>> Votre constat est juste, mais votre conclusion, irréaliste : la France n'a pas le pouvoir de faire disparaître la concurrence des pays émergents. En revanche, elle a le pouvoir de faire évoluer son industrie afin de tirer son épingle du jeu de l'économie mondialisée. Encore faut-il en avoir la volonté et le courage politiques. Je rajouterais, au risque de vous faire pousser des cris d'orfraie, que je ne vois personnellement rien de déshonorant à ce que notre pays se repositionne sur le marché mondial en valorisant son potentiel touristique et culturel.


@Lionel Gendre

"Plus sérieusement, je n'ai toujours pas compris en quoi il serait à ce point fondamentalement impossible pour un pays ou une autorité quelconque de prendre une décision n'allant pas dans le sens du libre-échangisme total. [...] Faudrait juste qu'on m'explique !"

>> Ah mais c'est très possible et à mon avis notre pays y va tout droit vu le degré de compréhension de la mondialisation par le Français moyen et l'incompétence manifeste de nos politiques pour lui en faire saisir les opportunités – quand ils ne la transforment pas en épouvantail pour se faire élire (Jean-Luc, Marine, si vous me lisez...). Le protectionnisme consiste à se tirer une balle dans le pied, dans la mesure où, aujourd'hui, la compétitivité d'un pays dépend de son accès aux importations : pour bien exporter (des produits et services à forte valeur ajoutée), il faut importer plus (de biens et de services intermédiaires à bon prix). Et pour importer plus, il est dans l'intérêt d'un pays d'abaisser ses barrières douanières. Un mot encore sur le "libre-échangisme total" : même les libéraux pur sucre (dont, au passage, je ne suis pas) ne plaident pas pour une absence totale d’intervention étatique, au contraire, l’Etat a pleinement son rôle à jouer, dans la préservation des grandes entreprises nationales, notamment et dans la régulation des inévitables inégalités provoquées par la mondialisation.


Je ne dispose malheureusement pas du temps matériel pour continuer cette discussion pourtant passionnante à bien des égards, me consacrant à d'autres projets. (Navré de devoir couper court, Fikmonskov, même si quelque chose me dit que l'arrêt de cette dispute "lourdingue" vous soulagera d'un poids.) Vos éventuelles réponses sont néanmoins les bienvenues et je ne manquerais pas de les lire avec attention. Merci à tous pour ces échanges.

Écrit par : Agg | 24/04/2014

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