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19/02/2014

The psychologist

Nombre de conservateurs se sont trouvés une nouvelle caution intellectuelle en la personne d'un certain Yann Carrière, "docteur en psychologie", dont l'entretien filmé pour le site catholique reinformation.tv circule à tout va sur le net depuis quelques mois. Ce monsieur, qui n'a semble-t-il jamais publié le moindre article scientifique, se pique malgré tout de donner des leçons de scientificité, pour conclure avec Dieu, mais j'y reviendrai. En près d'une demi-heure de temps, notre "docteur" livre un propos impressionnant pour les profanes mais se délitant en salmigondis pour les initiés, dont je suis, à ma modeste mesure. Il est hélas beaucoup plus facile de dire des sottises que de les dénoncer, mais je vais tenter le coup, sans prétendre à l'exhaustivité. Ami lecteur, accroche-toi, car ça risque tout de même d'être long.

- Tout commence avec l'usage – tout à fait rhétorique – de l'expression "théorie du genre". Encore une fois : la "théorie du genre", ça n'existe pas. Ce qui existe, ce sont des études de genre, réalisées par de nombreuses personnes à travers le monde depuis plus de quarante ans, dans diverses disciplines, comme l'histoire, la psychologie, l'anthropologie ou encore... la biologie (!). Evidemment, parler de "théorie du genre" suggère l'idée d'une attaque groupée de type idéologique, là où il n'y a au pire, indépendamment des études de genre et comme le reconnaît d'ailleurs du bout des lèvres Monsieur Carrière un bref instant, qu'"un ensemble de mouvements", culturels ou politiques.

- Monsieur Carrière nous explique que la notion de genre aurait été introduite au niveau mondial lors de la conférence de Pékin (Fourth World Conference on Women, 1995)... mais que cette notion n'aurait jamais été explicitée clairement aux "étrangers" (comprendre aux non Américains), qui auraient donc signé des accords sans savoir dans quel engrenage ils avaient mis le doigt. En réalité, lors de la conférence de Pékin, ce qui a été décidé entre les pays de l'ONU (et non imposé à eux par une poignée de conspirateurs), c'est ce qu'on appelle le gender mainstreaming, soit une stratégie globale visant l'égalité entre les hommes et les femmes. Pire, lors de cette même conférence, la présidente expliqua que lors d'une séance préparatoire la question du sens à donner au terme "gender" avait été posée et que la conclusion du groupe dédié à la résolution de cette question avait conclu que le terme était employé dans son sens ordinaire, "conformément à l’usage généralement admis dans de nombreuses autres instances et conférences des Nations Unies" (ici, en dernière page du rapport) ! Et quel est donc ce sens ordinaire ? On le retrouve sur le site de l'ONU (, en anglais), comme sur celui de l'OMS (ici, en français). Dans ces deux définitions, les concepts de sexe et de genre sont parfaitement distingués, rendant impossibles la négation de la différence sexuelle et l'affirmation de l'inexistence des hommes et des femmes auxquelles Monsieur Carrière cherche à nous faire croire. Aussi, quand notre "docteur en psychologie" déplore un "brouillage des mots" et un prétendu "manque de rigueur" chez les spécialistes qui étudient le genre, je me permettrais de lui retourner le compliment.

- Monsieur Carrière joue tout le long de l'entretien sur de fausses évidences pour emporter l'adhésion. Ainsi à aucun moment ne s'interroge-t-il sur ce qui fait l'identité sexuée et sexuelle d'un individu. C'est tout juste s'il admet la légitimité des études de genre à un niveau de "façade" pour expliquer quelques mineures variations dans la distribution des rôles sociaux entre les hommes et les femmes. Tout le reste serait donc à mettre au compte d'un ordre naturel que Monsieur Carrière appelle "la réalité" à plusieurs reprises, comme pour se convaincre de son existence... et de son intangibilité. C'est d'ailleurs une question à laquelle j'aimerais beaucoup que lui et ses semblables répondent : si l'essentiel de l'identité sexuée et sexuelle et même, plus largement, de l'identité tout court, est biologique, alors pourquoi tant de terreur et d'opprobre face aux études de genre ? A moins bien sûr que l'ordre naturel ne le soit pas tant que ça et que d'aucuns s'agrippent à leurs prérogatives...

- Monsieur Carrière qualifie de "seule hypothèse idiote" l'idée d'une absence de différences entre les hommes et les femmes... en prenant grand soin de ne pas préciser de quelles différences il s'agit dans les études de genre. Personne – pas même la terrible Judith Butler qui n'a pas arrêté d'écrire, au passage, après son fameux Trouble dans le genre, on lira ainsi avec profit son ouvrage intitulé Ces corps qui comptent : De la matérialité et des limites discursives du sexe (1993) – ne nie les différences entre les hommes et les femmes qu'impliquent leurs sexes biologiques respectifs. En revanche, ce que contestent un certain nombre de chercheurs, preuves à l'appui, n'en déplaise à Monsieur Carrière, c'est que le sexe biologique détermine tout un ensemble de traits et de dispositions, de l'art de faire un créneau à l'orientation sexuelle en passant par la capacité à faire plusieurs choses à la fois ou, pour reprendre le titre d'un célèbre ouvrage biologisant, à lire les cartes routières.

- Monsieur Carrière s'en prend à deux grands phénomènes régulièrement brandis par les féministes : les violences conjugales et les inégalités salariales. Sur les premières, le propos me paraît tellement saugrenu que je ne m'y attarderai pas : Monsieur Carrière assène l'énormité selon laquelle toutes (pas une, pas deux, pas quelques-unes, non, toutes) les études sur les violences conjugales montreraient que les femmes sont aussi violentes que les hommes, "voire un peu plus", ose-t-il ajouter. Là aussi, Monsieur Carrière joue sur l'ambiguïté des termes, ce qui ne manque décidément pas de sel pour quelqu'un qui se réclame à l'envi de la rigueur scientifique. En l'occurrence, Monsieur Carrière confond la prévalence des violences pour laquelle certaines études indiquent en effet une égalité entre les hommes et les femmes (exemple :  Fiebert, M. S., References Examining Assaults by Women on their Spouses or Male Partners. An Annotated Bibliography, 1997) et la gravité des violences, pour laquelle la majorité des études, y compris celles auxquelles Monsieur Carrière se réfère implicitement, montrent que les hommes infligent plus de blessures aux femmes que l'inverse (exemple, sur un site américain consacré aux hommes battus : Archer, J. 2000. "Sex Differences in Aggression between Heterosexual Partners. A Meta-Analytic Review", Psychological Bulletin, Vol. 126, No 5, p. 651-680). Monsieur Carrière jette également aux oubliettes le reste du monde : l'excision, les mariages forcés, la sélection prénatale, les viols, tout ça n'existe pas ou alors si, mais 50/50, hein : on s'en voudrait de laisser penser à un "docteur en psychologie" qu'il n'a pas considéré quelques variables cachées... Quant aux inégalités salariales. Monsieur Carrière cite Warren Farrell qui, dans un ouvrage connu (Why Men Earn More: The Startling Truth Behind the Pay Gap -- and What Women Can Do About It, 2005) liste en effet 25 raisons pour lesquelles les femmes gagnent moins. Pour résumer, la thèse de Farrell repose sur la notion de choix : les femmes feraient des choix différents et auraient donc, en bonne logique, des résultats différents. Le problème, c'est que Farrell ne se pose pas un instant la question de savoir si, par le plus grand des hasards (!), les choix des femmes ne seraient pas, disons, quelque peu contraints par l'éducation qu'elles reçoivent et plus généralement par le contexte socio-culturel et politique dans lequel elles baignent. En principe, en science, on cherche à mettre en évidence un rapport de causalité. Le "choix" est une hypothèse philosophique, voire théologique, mais certainement pas une hypothèse scientifique. Le "docteur" Carrière reprend pourtant la thèse de Farrell sans broncher, ironisant même sur l'idée que le processus de socialisation amènerait les femmes à se limiter, sans s'apercevoir qu'il commet là ce qu'on appelle, en psychologie sociale, l'erreur fondamentale d'attribution, qui consiste à expliquer des comportements individuels par les dispositions des agents (ici, les femmes, leurs supposés choix et en amont, leur présumée nature), au mépris de déterminants situationnels (comme l'assignation des rôles selon le sexe des individus dans une société donnée). Inutile de souligner que cette erreur fondamentale d'attribution sert le maintien des rapports de domination en place...

- Monsieur Carrière se dévoile à la toute fin de l'entrevue : il n'est pas du tout "docteur en psychologie", mais prêtre. Pour lui, le problème des études de genre, c'est qu'elles ne prennent pas Dieu en compte, seul rempart contre la barbarie. Et c'est vrai qu'en plus de 2000 ans de monothéismes, il n'y a eu aucun massacre au nom de Dieu (les païens, les infidèles, les hérétiques ? fantasmes victimaires d'anti-religieux primaires !)... Ni aucune ingénierie sociale de grande échelle, d'ailleurs (par exemple, "l'institution du mariage" n'est pas du tout un instrument de contrôle créé par l'Eglise dans la société féodale, Georges Duby n'a qu'à bien se tenir !) . Tout cela permet donc à Monsieur Carrière de dire sans sourciller que "ce qui rend les gens inmanipulables [sic], c'est leur relation à Dieu...", pour conclure, avec la tonalité dramatique d'un gourou de secte apocalyptique : "... c'est donc ça qu'il faut détruire". Vite, mon chapelet !

08/02/2014

Le guignol et le sorcier

Deux petits faits, en cette fin de semaine, que je ne peux pas ne pas commenter.

D'abord, Nicolas Canteloup, à qui le Conseil représentatif des associations noires (Cran) fait des misères, à cause d'un sketch radiophonique sur le génocide rwandais qui n'a pas eu l'heur de plaire à ces braves gens. Les "anti-sionistes" seront déçus : pas de lobby juif à l'horizon. Canteloup assume et refuse de s'excuser. On aurait aimé le trouver aux côtés de Dieudonné il y a quelques semaines... et voilà sa mésaventure soudaine transformée en justice immanente : hâte de voir les prochains humoristes pris dans la tourmente. Affaire à suivre, tout de même, sachant que le Cran a réussi à obtenir gain de cause auprès du CSA au sujet d'un autre sketch diffusé sur Canal+ en décembre dernier et traitant déjà du génocide rwandais : plates excuses de la chaîne pour avoir attenté à la "dignité des victimes". Bref, le post-monde dans toute sa splendeur : un univers impitoyable où des communautés braillardes se disputent une rente victimaire sous la forme de subventions publiques et de droit de veto.

Et puis, une perle entendue hier soir sur le plateau de Taddeï : parlant des études sur la santé psychologique des enfants élevés dans des familles homoparentales, le philosophe Dany-Robert Dufour a expliqué avec le sérieux d'un pape que si ces études ne montraient la survenue d'aucune problématique particulière, c'est par manque de recul et que les problèmes surgissaient "au bout de une, deux, trois générations" [41:27]. Outre la contradiction qui consiste à déplorer le manque de recul lié au phénomène pour affirmer juste après quelque chose impliquant un tel recul, il y a surtout un usage plutôt étonnant de la pensée magique de la part d'un philosophe. A moins d'être un adepte de cette nouvelle pseudoscience à la mode qui prend pour nom "psychogénéalogie" – sorte de psychanalyse le culte des ancêtres en plus –, il n'y a à ce jour aucune preuve clinique de la transmission d'une problématique psychique d'une génération à l'autre. Une fois dépassé l'écran de fumée psychanalytico-philosophique, l'argument de Monsieur Dufour se montre pour ce qu'il est : un préjugé, du genre "bête et méchant" et digne d'une cour de récréation. Car c'est bien connu, une malédiction pèse sur les pédés et les gouinasses : leur crime contre-nature a même été sanctionné par Dieu himself avec l'apparition du SIDA. Si ça c'est pas une preuve...

02/02/2014

Marianne

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