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19/02/2014

The psychologist

Nombre de conservateurs se sont trouvés une nouvelle caution intellectuelle en la personne d'un certain Yann Carrière, "docteur en psychologie", dont l'entretien filmé pour le site catholique reinformation.tv circule à tout va sur le net depuis quelques mois. Ce monsieur, qui n'a semble-t-il jamais publié le moindre article scientifique, se pique malgré tout de donner des leçons de scientificité, pour conclure avec Dieu, mais j'y reviendrai. En près d'une demi-heure de temps, notre "docteur" livre un propos impressionnant pour les profanes mais se délitant en salmigondis pour les initiés, dont je suis, à ma modeste mesure. Il est hélas beaucoup plus facile de dire des sottises que de les dénoncer, mais je vais tenter le coup, sans prétendre à l'exhaustivité. Ami lecteur, accroche-toi, car ça risque tout de même d'être long.

- Tout commence avec l'usage – tout à fait rhétorique – de l'expression "théorie du genre". Encore une fois : la "théorie du genre", ça n'existe pas. Ce qui existe, ce sont des études de genre, réalisées par de nombreuses personnes à travers le monde depuis plus de quarante ans, dans diverses disciplines, comme l'histoire, la psychologie, l'anthropologie ou encore... la biologie (!). Evidemment, parler de "théorie du genre" suggère l'idée d'une attaque groupée de type idéologique, là où il n'y a au pire, indépendamment des études de genre et comme le reconnaît d'ailleurs du bout des lèvres Monsieur Carrière un bref instant, qu'"un ensemble de mouvements", culturels ou politiques.

- Monsieur Carrière nous explique que la notion de genre aurait été introduite au niveau mondial lors de la conférence de Pékin (Fourth World Conference on Women, 1995)... mais que cette notion n'aurait jamais été explicitée clairement aux "étrangers" (comprendre aux non Américains), qui auraient donc signé des accords sans savoir dans quel engrenage ils avaient mis le doigt. En réalité, lors de la conférence de Pékin, ce qui a été décidé entre les pays de l'ONU (et non imposé à eux par une poignée de conspirateurs), c'est ce qu'on appelle le gender mainstreaming, soit une stratégie globale visant l'égalité entre les hommes et les femmes. Pire, lors de cette même conférence, la présidente expliqua que lors d'une séance préparatoire la question du sens à donner au terme "gender" avait été posée et que la conclusion du groupe dédié à la résolution de cette question avait conclu que le terme était employé dans son sens ordinaire, "conformément à l’usage généralement admis dans de nombreuses autres instances et conférences des Nations Unies" (ici, en dernière page du rapport) ! Et quel est donc ce sens ordinaire ? On le retrouve sur le site de l'ONU (, en anglais), comme sur celui de l'OMS (ici, en français). Dans ces deux définitions, les concepts de sexe et de genre sont parfaitement distingués, rendant impossibles la négation de la différence sexuelle et l'affirmation de l'inexistence des hommes et des femmes auxquelles Monsieur Carrière cherche à nous faire croire. Aussi, quand notre "docteur en psychologie" déplore un "brouillage des mots" et un prétendu "manque de rigueur" chez les spécialistes qui étudient le genre, je me permettrais de lui retourner le compliment.

- Monsieur Carrière joue tout le long de l'entretien sur de fausses évidences pour emporter l'adhésion. Ainsi à aucun moment ne s'interroge-t-il sur ce qui fait l'identité sexuée et sexuelle d'un individu. C'est tout juste s'il admet la légitimité des études de genre à un niveau de "façade" pour expliquer quelques mineures variations dans la distribution des rôles sociaux entre les hommes et les femmes. Tout le reste serait donc à mettre au compte d'un ordre naturel que Monsieur Carrière appelle "la réalité" à plusieurs reprises, comme pour se convaincre de son existence... et de son intangibilité. C'est d'ailleurs une question à laquelle j'aimerais beaucoup que lui et ses semblables répondent : si l'essentiel de l'identité sexuée et sexuelle et même, plus largement, de l'identité tout court, est biologique, alors pourquoi tant de terreur et d'opprobre face aux études de genre ? A moins bien sûr que l'ordre naturel ne le soit pas tant que ça et que d'aucuns s'agrippent à leurs prérogatives...

- Monsieur Carrière qualifie de "seule hypothèse idiote" l'idée d'une absence de différences entre les hommes et les femmes... en prenant grand soin de ne pas préciser de quelles différences il s'agit dans les études de genre. Personne – pas même la terrible Judith Butler qui n'a pas arrêté d'écrire, au passage, après son fameux Trouble dans le genre, on lira ainsi avec profit son ouvrage intitulé Ces corps qui comptent : De la matérialité et des limites discursives du sexe (1993) – ne nie les différences entre les hommes et les femmes qu'impliquent leurs sexes biologiques respectifs. En revanche, ce que contestent un certain nombre de chercheurs, preuves à l'appui, n'en déplaise à Monsieur Carrière, c'est que le sexe biologique détermine tout un ensemble de traits et de dispositions, de l'art de faire un créneau à l'orientation sexuelle en passant par la capacité à faire plusieurs choses à la fois ou, pour reprendre le titre d'un célèbre ouvrage biologisant, à lire les cartes routières.

- Monsieur Carrière s'en prend à deux grands phénomènes régulièrement brandis par les féministes : les violences conjugales et les inégalités salariales. Sur les premières, le propos me paraît tellement saugrenu que je ne m'y attarderai pas : Monsieur Carrière assène l'énormité selon laquelle toutes (pas une, pas deux, pas quelques-unes, non, toutes) les études sur les violences conjugales montreraient que les femmes sont aussi violentes que les hommes, "voire un peu plus", ose-t-il ajouter. Là aussi, Monsieur Carrière joue sur l'ambiguïté des termes, ce qui ne manque décidément pas de sel pour quelqu'un qui se réclame à l'envi de la rigueur scientifique. En l'occurrence, Monsieur Carrière confond la prévalence des violences pour laquelle certaines études indiquent en effet une égalité entre les hommes et les femmes (exemple :  Fiebert, M. S., References Examining Assaults by Women on their Spouses or Male Partners. An Annotated Bibliography, 1997) et la gravité des violences, pour laquelle la majorité des études, y compris celles auxquelles Monsieur Carrière se réfère implicitement, montrent que les hommes infligent plus de blessures aux femmes que l'inverse (exemple, sur un site américain consacré aux hommes battus : Archer, J. 2000. "Sex Differences in Aggression between Heterosexual Partners. A Meta-Analytic Review", Psychological Bulletin, Vol. 126, No 5, p. 651-680). Monsieur Carrière jette également aux oubliettes le reste du monde : l'excision, les mariages forcés, la sélection prénatale, les viols, tout ça n'existe pas ou alors si, mais 50/50, hein : on s'en voudrait de laisser penser à un "docteur en psychologie" qu'il n'a pas considéré quelques variables cachées... Quant aux inégalités salariales. Monsieur Carrière cite Warren Farrell qui, dans un ouvrage connu (Why Men Earn More: The Startling Truth Behind the Pay Gap -- and What Women Can Do About It, 2005) liste en effet 25 raisons pour lesquelles les femmes gagnent moins. Pour résumer, la thèse de Farrell repose sur la notion de choix : les femmes feraient des choix différents et auraient donc, en bonne logique, des résultats différents. Le problème, c'est que Farrell ne se pose pas un instant la question de savoir si, par le plus grand des hasards (!), les choix des femmes ne seraient pas, disons, quelque peu contraints par l'éducation qu'elles reçoivent et plus généralement par le contexte socio-culturel et politique dans lequel elles baignent. En principe, en science, on cherche à mettre en évidence un rapport de causalité. Le "choix" est une hypothèse philosophique, voire théologique, mais certainement pas une hypothèse scientifique. Le "docteur" Carrière reprend pourtant la thèse de Farrell sans broncher, ironisant même sur l'idée que le processus de socialisation amènerait les femmes à se limiter, sans s'apercevoir qu'il commet là ce qu'on appelle, en psychologie sociale, l'erreur fondamentale d'attribution, qui consiste à expliquer des comportements individuels par les dispositions des agents (ici, les femmes, leurs supposés choix et en amont, leur présumée nature), au mépris de déterminants situationnels (comme l'assignation des rôles selon le sexe des individus dans une société donnée). Inutile de souligner que cette erreur fondamentale d'attribution sert le maintien des rapports de domination en place...

- Monsieur Carrière se dévoile à la toute fin de l'entrevue : il n'est pas du tout "docteur en psychologie", mais prêtre. Pour lui, le problème des études de genre, c'est qu'elles ne prennent pas Dieu en compte, seul rempart contre la barbarie. Et c'est vrai qu'en plus de 2000 ans de monothéismes, il n'y a eu aucun massacre au nom de Dieu (les païens, les infidèles, les hérétiques ? fantasmes victimaires d'anti-religieux primaires !)... Ni aucune ingénierie sociale de grande échelle, d'ailleurs (par exemple, "l'institution du mariage" n'est pas du tout un instrument de contrôle créé par l'Eglise dans la société féodale, Georges Duby n'a qu'à bien se tenir !) . Tout cela permet donc à Monsieur Carrière de dire sans sourciller que "ce qui rend les gens inmanipulables [sic], c'est leur relation à Dieu...", pour conclure, avec la tonalité dramatique d'un gourou de secte apocalyptique : "... c'est donc ça qu'il faut détruire". Vite, mon chapelet !

Commentaires

Je ne connais pas ce monsieur Carrère mais bon, s'il est si mauvais que ça, eh ! bien, il est mauvais, il ne mérite pas tant d'attention.

Bon, le dur maintenant. Le style amphigourique que vous reprochez à Carrère es tout à fait celui de l'antipapesse Butler : prose illisible, absonce, épaisse, style d'énarque qui se pare d'une fausse scientificité pour des buts de subversion. La "théorie du genre" n'existe peut-être pas, mais les gender studies existent bel et bien et ne sont pas simplement des recherches de savoir, mais des entreprises politiques de subversion de la différence des sexes, de la société patriarcale, ou de ce qu'il en reste, et de ce qu'ils appellent la société "hétéronormée".

Et en matière de fantasmes victimaires, ils en tiennent une couche : le message est assez clair : les homos sont atrocement malheureux, et c'est dû aux affreuses discriminations qu'ils subissent de la part de ces fascisto-chrétiens. Et c'est vrai : c'est la science qui le dit. Même méthode que l'anti-racisme qui a réussi a convaincre bien des Noirs et des Arabes qu'ils étaient de pauvres victimes, ce dont un certain nombre ne se seraient pas même avisé sans la propagande en question. Pour preuve : la tronche de Butler ou de Fourest. Les a-ton déjà vu sourire ?

Moi dans le genre pédé, je préfère Philippot qui ne casse les couilles de personne avec les affres de son couple, de son identité de genre et du trou de son cul et qui se préoccupe davantage de la société à laquelle il appartient. Pour contribuer à la reconstruire, pas à abattre ce qui tient encore debout.

Écrit par : Franck Ferdinand | 19/02/2014

Yann Carrière fait désormais partie de la longue liste des pseudo-experts (Farida Belghoul, Patrice André, Drieu Godefridi, pour n’en citer que quelques-uns) qui faussent le débat d’idées sur Internet à propos de la question du genre. C’est à ce titre que je me suis intéressé à lui : étant connaisseur du domaine, il m’a semblé de mon devoir de lui répondre.

Avez-vous lu Judith Butler ou avez-vous lu sur Judith Butler ? Si son style n’est en effet pas des plus plaisants, il n’empêche pas de comprendre son discours – si tant est qu’on désire le comprendre, évidemment. Quant à la scientificité, je ne sache pas que Butler ait jamais cherché à s’en parer : c’est une philosophe. Sur sa visée de subversion, vous commettez la même erreur que Carrière : il ne s’agit pas de subvertir ou de détruire, mais bien plus simplement de déconstruire, c’est-à-dire de montrer ce qui, dans notre appréhension spontanée des phénomènes, relève en réalité de représentations, de constructions. Bref, il s’agit de gagner en compréhension et par suite, en liberté. Enfin, si Butler est une illustre figure des études de genre, ce n’est pas la seule, loin de là. Mais je conçois qu'en tant que femme, juive, intellectuelle et lesbienne, elle se révèle une cible de choix pour quelques tristes sires : au fond, ce qui lui manque, à cette salope, c'est un bon coup de bite.

Sur les minorités sexuelles, je crains que vous ne jetiez le bébé avec l’eau du bain. C’est une chose de dénoncer une idéologie victimaire dans notre société contemporaine, c’en est une autre de nier, au prétexte de cette idéologie, la réalité des victimes. Les homosexuels ont de fait subi des "discriminations", pour le dire gentiment, sous les trois monothéismes, puis sous le nazisme et le communisme. Et encore aujourd’hui, en Occident, à moins d’être une célébrité, il n’est pas de très bon ton d’afficher son homosexualité, sous peine de déclencher des réactions d’hostilité. Passons sur le reste du monde où l’homosexualité demeure tout bonnement illégale.

Votre dernière remarque me laisse songeur. Il est peut-être plus facile de se préoccuper de la société lorsque celle-ci ne vous traite pas comme un citoyen de seconde zone. Quant à l'énarque parisien Philippot, il arrive probablement mieux à vivre son homosexualité qu'un garçon-boucher de province, voyez.

Écrit par : Agg | 21/02/2014

J'ai lu Butler et je ne l'aime pas. Je n'aime pas les philosophes qui parlent avec obscurité. Certes elle est compréhensible, comme est compréhensible n'importe quel rapport d'énarque ou n'importe quel jugement de magistrat : après un effort de traduction. Je préfère les penseurs qui tentent de présenter de façon claire et didactique ce qu'ils ont à dire, parce qu'ils pensent que leurs vues ont de la valeur même en pleine lumière : Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard, Platon par exemple. "Déconstruction" me semble un euphémisme hypocrite pour "destruction". Sa judéité est en effet en cause, il y a quelque chose de talmudique dans la démarche qui consiste à s'interroger sans cesse sur les jugements, sur les questions sur les jugements, sur les questions sur les questions sur les jugements, à l'infini. Mais dans le judaïsme, il y a Dieu au bout du questionnement, et là pas grand-chose, même pas d'amour, même pas de plaisir. Ces choses-là, je les préfère prises franchement et gaillardement. Je reconnais parfaitement à madame Butler le droit de s'interroger sur ce qu'elle veut, mais en l'occurrence sa philosophie a statut de philosophie d'Etat, et c'est en tant que tel que je la récuse. Enfin si cette démarche était libératrice, pourquoi Fourest et Butler respirent-elles à ce point la tristesse et la sécheresse ?

Écrit par : Franck Ferdinand | 22/02/2014

C’est vrai que ce n’est pas comme si Schopenhauer avait détruit – littéralement, pour le coup – le mythe de l’amour en le réduisant à une ruse de la Nature pour perpétuer l’espèce ; ni comme si Nietzsche, à coups de métaphores absconses et d’aphorismes baroques, avait déconstruit en généalogiste forcené les préjugés et illusions de ses prédécesseurs en philosophie ; ni comme si, enfin, Kierkegaard avait souffert d’obsessions et de compulsions sa vie durant, écrasé par l’idéal religieux hérité d’un père psychorigide… Bref, les reproches que vous adressez à Butler valent d'abord pour les philosophes que vous citez en exemples, je le crains. Reste cette histoire un peu folle de "philosophie d’Etat". Qu’un gouvernement s’enquiert, une fois n’est pas coutume, des travaux de philosophes et de scientifiques pour développer sa politique me semble plutôt une bonne nouvelle, même si l’ABCD de l’égalité se révèle bien fadasse en termes d'objectifs au regard de la violence qu'exercent les représentations de genre sur les personnes qui n'ont pas l'heur de satisfaire à la norme en vigueur. Loin de ce statut imaginaire de "philosophie d’Etat", j’ai plutôt l’impression d’une concession accordée au lobby LGBT pour qu’il se fasse plus discret dans un pays où les idéologies religieuses ont le vent en poupe.

Écrit par : Agg | 23/02/2014

Schopenhauer n'a rien détruit du tout, beaucoup de gens après lui continuent de croire à l'amour. Je ne doute pas qu'il y ait à la base de la recherche philosophique une impossibilité de vivre "normalement". Chez les philosophes que je respecte, même si je ne me sens le disciple d'aucun, il y a je crois la volonté de dépasser ce mal-être par l'exercice de la lucidité. Chez Butler et ses adeptes, je ressens exactement le contraire. Ils luttent contre leur mal-être, évident, en en cherchant des causes, mais exclusivement les causes qui les arrangent. Les "discriminations" et violences à l'égard des homosexuels existent sans doute. Mais elles me semblent avoir bon dos, comme a bon dos cet assez fantasmatique "garçon-boucher de province" qui, à ma connaissance, n'a rien demandé, si ce n'est peut-être de bien vivre, et je ne vois nullement en quoi les délires obscurs de Judith Butler l'aident en quelque manière. Et la question de savoir si ces discriminations et violences constituent une nécessité anthropologique pour maintenir la fécondité de la société serait par exemple une question tout-à-fait légitime. Mais les gender studies ne la poseraient que s'ils étaient autre chose qu'un militantisme homosexuel hypocritement paré des atours de la scientificité.

Écrit par : Franck Ferdinand | 25/02/2014

Que vous répondre, Franck ? Sinon que je vous invite à relire notre petit échange pour vous rendre compte que votre critique des études de genre ne repose pas sur des arguments rationnels, mais sur des réactions viscérales : la tronche de Butler ne vous revient pas, les homos vous agacent sitôt qu’ils ouvrent leur gueule et l’évolution des mœurs vous fait craindre le naufrage prochain de notre société. Tout cela est bel et bien, mais n’enlève rien à la scientificité des études de genre dont je tiens volontiers les références à votre disposition, ni à l’importance de l’enjeu politique d’égalité entre les individus, indépendamment de leur sexe biologique ou de leur orientation sexuelle, dans un Etat de droit. Maintenant, si vous pouvez me démontrer qu’une femme est biologiquement déterminée à tenir un balai ou encore que casser du pédé participe de l’intérêt général, ne vous gênez pas, car je suis curieux.

Écrit par : Agg | 25/02/2014

Si vous relisez votre part de l'échange, vous verrez que vous-même l'émaillez d'approximations et de raccourcis assez saisissants. Cependant je vous concède ne connaître les gender studies que superficiellement. Je reviens sur un "argument" que j'ai employé et qui me paraît valide : la tronche de Butler et de Fourest. L'absence de sourire, la tension permanente qu'on voit sur leur visage me paraissent suffisant pour mettre en cause la valeur prétendument "émancipatrice" de la "philosophie" qu'elles portent. J'estime qu'une émancipation sans joie ne vaut rien, qu'elle est fausse et à jeter. Mais si vous me fournissez des textes ou des références (pas trop long, s'il vous plaît) où je pourrai découvrir la scientificité de la chose, eh ! bien, vous m'ôterez un préjugé.

Écrit par : Franck Ferdinand | 25/02/2014

Votre "argument" consiste en une forme particulière d’ad hominem relevant du psychologisme : Butler aurait tort parce que son attitude générale contredirait son propos, voire trahirait un trouble névrotique. Sauf qu’en bonne logique, la validité d’une proposition ne dépend pas de l’état émotionnel de son auteur, mais de son degré de corroboration rationnelle et/ou empirique. Par suite, même en admettant que votre perception de Butler soit juste, cela ne démontre en rien l’inanité de son discours. En outre, vous omettez le contexte : la tension que vous décelez chez elle peut fort bien s’expliquer par la résistance à laquelle elle se heurte dans l’exposé de ses idées et plus largement par le reflet négatif que lui renvoie un certain miroir social : Butler a beau être une brillante intellectuelle, elle n’en reste pas moins un être humain, susceptible d’être affecté par l’opinion d’autrui à son endroit. Enfin, vous oubliez vos propres biais subjectifs dans le jugement social que vous portez sur cette philosophe : vos préjugés sur les études de genre, les militants homosexuels, etc. altèrent d’autant votre appréhension de sa personne. Ces objections faites, je salue votre honnêteté intellectuelle : rares sont les gens qui reconnaissent ne pas maîtriser un sujet et encore plus rares sont ceux qui cherchent à y remédier. Je vous invite donc à suivre le lien suivant :

http://www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=101&Itemid=76

Il s’agit d’une bonne introduction aux études de genre dans la discipline que je connais le mieux, la psychologie sociale, par une professionnelle du domaine.

Écrit par : Agg | 25/02/2014

Je ne dis pas que Butler a "tort", je dis qu'il n'y a pas d'émancipation à attendre de son Talmud laïc. Du reste, on sait bien tout ce que les promesses libératrices et progressistes ont pu faire couler de sang et justifier d'asservissements et de vols. Les pouvoirs anciens s'appuyaient sur des églises chargées de leur fournir une caution divine. Nos nouveaux prêtres se nomment philosophes ou savants et le pouvoir nouveau n'oublie pas de leur fournir les prébendes qu'il faut. Les militants homosexuels subventionnés font partie du lot. Voilà en quoi ils sont vus comme des ennemis par une partie significative de la population dont je fais partie.

Les documents que vous me fournissez commencent par l'affirmation dogmatique selon laquelle les différences entre les sexes seraient construits par la publicité et le conditionnement social en général. Dogmatique mais acceptable. Mais l'origine biologique (hormonale, génétique, ...) de cette différence, qui est à tout le moins concevable, est simplement passée sous silence.

Ici un petit film anti-gender où sont évoqués des arguments fondés sur les neuro-sciences et la psychologie expérimentale qui établissent certaines différences sensibles entre petits garçons et petites filles comme étant d'origine "naturelle" et conditionnées par rien d'autre que le corps humain.

Ensuite, dans vos documents, il y a un long développement sur le traitement statistique des données. Mais rien sur les expériences qui permettent de récolter ces données ni sur les conclusions tirées de ces expériences mystérieuses. Donc rien qui ne m'ébranle dans mes convictions.

Écrit par : Franck Ferdinand | 25/02/2014

Ah j'ai oublié le lien, voilà :

http://www.youtube.com/watch?v=65rT9pCCDSw

Écrit par : Franck Ferdinand | 25/02/2014

Pour moi, vous raisonnez de façon manichéenne, au mépris de la complexité du réel. On peut très bien reconnaître la vertu émancipatrice des études de genre et du militantisme LGBT (par exemple, le déclassement psychiatrique de l'homosexualité ; en France, ce n'est pas si vieux : 1992) et dénoncer dans le même temps les communautarismes et leurs outrances (parcourez ce blog : vous verrez que je n'épargne pas le lobby gay). Dans ce cadre, je considère les militants féministes et homosexuels comme des personnes avec lesquelles je suis parfois en accord et parfois en désaccord et surtout, en amont, avec qui je peux dialoguer, comme c’est l’usage – en principe – dans une démocratie. S’il est une leçon de l’Histoire, c’est que les bains de sang surviennent lorsque l’autre n’est plus tenu pour un interlocuteur valable à contredire en raison, mais pour un ennemi à abattre, justement.

M’est avis que vous avez dû lire bien vite les documents que je vous ai indiqués en lien, car ils ne contiennent aucune "affirmation dogmatique", mais, comme dans toute démarche scientifique, une hypothèse de travail que l’expérimentation va venir réfuter ou corroborer. Elisabeth Deswarte passe efficacement en revue les expériences les plus connues sur la question des stéréotypes de genre. Si vous voulez avoir une idée plus précise de ces expériences, je vous invite à explorer la partie "Expériences" du site (http://www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=240&Itemid=99) qui a semble-t-il échappé à votre vigilance.

J’ai pour ma part pris le temps de visionner attentivement la vidéo à laquelle vous m’avez renvoyé, mais je n’ai pas appris grand-chose, puisqu'il s'agit pour l'essentiel d'une reprise du tristement célèbre documentaire de l'acteur et scénariste norvégien Harald Eia. Il serait trop long et fastidieux d'examiner toutes les sottises accumulées dans cette vidéo, aussi me contenterais-je de quelques remarques :

- Je note une confusion renouvelée entre sexe biologique et genre. Encore une fois, personne ne nie l’existence de deux sexes biologiques différents. Ce qui est en question dans les études de genre, c’est l’idée selon laquelle le sexe biologique déterminerait un individu à adopter certains comportements et par suite à remplir certains rôles sociaux de manière exclusive. Pour le redire avec humour, ceux qui étudient le genre se demandent par exemple si le fait d’avoir un vagin prédispose vraiment à faire la vaisselle ou s’il n’y aurait pas par hasard une autre explication dans la répartition spontanée des tâches ménagères au sein d’un couple.

- Le pauvre Baron-Cohen est à nouveau mis à contribution sans discernement. D’abord, notre homme ne s’est intéressé aux différences sexuelles que dans le cadre spécifique de sa recherche sur l’autisme, à partir du constat d’une prévalence de ce trouble plus importante chez les garçons que chez les filles. Ensuite, si ce chercheur a effectivement proposé une théorie expliquant l’autisme par le jeu de la testostérone fœtale – théorie qui reste encore à démontrer, au passage –, il a également mis au point une méthode visant à enseigner aux enfants atteints d’autisme comment reconnaître et comprendre les émotions. En clair : si Baron-Cohen considère bien que l’autisme a une origine hormonale, il ne méconnaît pas pour autant l’importance décisive de l’éducation dans le traitement de ce trouble du développement, loin du fatalisme biologisant de l'auteur de la vidéo. Enfin, la fameuse expérience du psychologue britannique citée à l’envi par les réactionnaires de France et de Navarre qui démontrerait un attrait précoce des garçons pour les objets mécaniques et des filles pour les visages a été largement discutée au sein de la communauté scientifique, en tant qu’elle présente, quand on l’analyse dans le détail, de nombreux biais, sans parler du fait qu'elle n’a jamais été répliquée depuis lors, tandis qu'elle a reçu moult contradictions expérimentales…

- J’ai souri lorsque l’auteur de la vidéo a expliqué l’échec scolaire des garçons par une discrimination : se rend-il seulement compte qu’il scie la branche sur laquelle il se trouve assis ? Voilà en effet qu’il invoque un concept qu’il refusait tout à l’heure concernant les filles, rabattant leurs infortunes sur le registre de la nécessité biologique. Heureusement, nous autres psychosociologues savons qu’un individu a tendance à entretenir des biais en faveur de son groupe d’appartenance, notamment en proportion du degré d'intériorisation de cette dernière. Or il est clair en visionnant la vidéo que la grande affaire de son auteur est la différence des sexes ou plus exactement la guerre des sexes, avec la thèse pour le moins loufoque d'une "domination féminine", ce que confirme la consultation du site auquel il renvoie discrètement (http://www.aimeles.fr/) et du blog associé (http://www.aimeles.net/), tous deux donnant une bonne idée de l'ampleur du délire à l'œuvre chez ce "Léon Durandal".

Finalement, vous évoquez fort à propos vos "convictions" et je crois que c'est bien là que le bât blesse chez beaucoup : les études de genre ne sont pas contestées à partir d'éléments rationnels et/ou empiriques pertinents, comme on serait en droit de l'attendre d'un débat digne de ce nom, mais au prétexte d’idées reçues, de préjugés, de fausses évidences… qu’échoue à dissimuler un paravent de travaux scientifiques convoqués sans la moindre distance critique et le plus souvent mal compris. Derrière le vacarme, un murmure : celui de l’essentialisme, qui fait son grand retour. Il y a un ordre naturel, au sein duquel les dégénérés – pédés, immigrés, gauchistes, libéraux, sionistes, chacun verra midi à sa porte – n’ont pas leur place. Et c'est à toi, citoyen "normal, blanc", comme dirait Coluche, de faire le ménage.

Écrit par : Agg | 26/02/2014

Oui tout à fait, j'ai des convictions, je sais la part de subjectivité qui m'anime et vous je reproche de ne pas admettre la même chose pour vous. En gros, je sais que je croix, vous croyez que vous savez.

J'ai vu un certain nombre d'expériences que vous excipez. Je n'ai rien à redire et je veux bien y reconnaître de la valeur scientifique, au sens le plus rigoureux du terme. Cependant il y a loin entre ce que j'ai vu et la légitimation du mariage homosexuel ou de l'innocuité de la GPA.

Car c'est là le problème de la "science" que vous défendez. Elle est un mélange assez monstrueux entre travail scientifique et militantisme. Du reste vous le reconnaissez vous-même. Vous me reprochez de m'agacer contre "les homos qui ouvrent leur gueule" alors que je ne critique que les gender-studistes. Quel aveu ! Vous assimilez vous-même les gender-studistes à des homos ! Comment dire mieux la part de militantisme homosexuel caché de cette idéologie ? Accorderait-on la moindre foi à l'islamologie si cette branche de l'université n'accueillait en son sein que (ou presque que) des fidèles musulmans ? La réponse est dans la question.

Ce que je vois de plus proche des gender studies, c'est le marxisme. Marx, lui aussi, était un esprit brillant. Le marxisme se voulait lui aussi une science et était enseigné comme tel dans de grands pays scientifiquement avancés. Il y était même vu comme la science des sciences. Lui aussi voulait dans le même temps mêler science et émancipation. Lui aussi avait un caractère religieux, talmudique, post-chrétien, en voulant éradiquer sur terre le mal (la domination) qui empêchait notre monde humain d'accéder au paradis qu'il voulait promouvoir. Lui aussi refusait de regarder en face son propre caractère religieux (post-religieux si vous voulez). Et aujourd'hui, suite à à l'effondrement ses régimes qui en finançaient les chaires, il n'en reste plus rien. Alors voyez-vous, hein, l'avenir tranchera.

Le problème de ce mélange est évident. Que fait un chercheur-militant si les résultats de sa recherche vont à l'encontre de son idéologie ?

Quand les militants d'en face commenceront à voir chez eux les biais qu'ils nourrissent en faveur de leur propre groupe ou de leur propre compte en banque, je travaillerai, je vous en promets, à faire le ménage chez moi. Dans l'intervalle, je continuerai à défendre monsieur Charrière (qui au passage, contrairement à ce que vous affirmiez, n'est pas curé) et madame Belghoul et, comme vous vous en doutez, à écumer le Marais aux heures glauques du dimanche matin pour casser la gueule à des pédés, juste avant la messe, et, chaque vendredi saint, à dresser des bûchers où mon plaisir pervers me pousse, les doigts crispés sur mon chapelet, à y brûler des gouines.

Écrit par : Franck Ferdinand | 26/02/2014

Vous parlez franc, j’aime ça. Mais dans votre élan, je crains que vous ne mélangiez beaucoup de choses, me faisant par là même un fort mauvais procès. Je vous réponds dans l'ordre :

- Plutôt que de convictions, je parlerais pour ma part de désirs et de préférences, renvoyant à une position subjective assumée. Mais je ne vois pas bien où, dans mon billet comme dans notre échange, j’aurais fait état de mes désirs et préférences. Je me suis contenté de défendre en raison les études de genre contre les falsifications dont elles font l’objet actuellement.

- Les études de genre n’ont pas pour objectif la légitimation de quoi que ce soit. En revanche, elles fournissent une base scientifique solide en réponse aux sophismes essentialistes brandis par un certain nombre de conservateurs pour justifier leur refus de mesures de progrès social. Le mariage homosexuel me paraît un excellent exemple : sur le fond, aucune objection ne tient véritablement la route, une fois dissipées les idées reçues sur l’homosexualité. Quant à la gestation pour autrui, j'estime malhonnête de la lier automatiquement aux couples homosexuels, dans la mesure où elle concerne potentiellement des candidats très divers à la parentalité (célibataires, couples, hétérosexuels, homosexuels). Cela n'empêche pas que l'éventuelle légalisation de cette pratique requière un débat public.

- "Moi dans le genre pédé, je préfère Philippot qui ne casse les couilles de personne avec les affres de son couple, de son identité de genre et du trou de son cul et qui se préoccupe davantage de la société à laquelle il appartient" : voilà ce que vous écriviez dans votre premier commentaire sur ce fil de discussion. J’ai beau relire, je ne crois pas que vous parliez des chercheurs qui étudient le genre… Pour enfoncer le clou, je dirais que la majorité de ces derniers ne militent pas, sauf évidemment à considérer qu’exposer un résultat scientifique relève de l’agitprop.

- J’ai un peu de mal à vous suivre quant à votre appréciation des études de genre. D’un côté, lorsque je vous en présente en bonne et due forme, vous admettez leur rigueur. Et d’un autre côté, vous partez dans une grande diatribe contre ces mêmes études en mettant en cause leur scientificité. Alors je vous pose la question : ne confondez-vous pas les études de genre avec leur dévoiement idéologique ? Bien sûr qu’il y a des individus, voire des groupes d’individus, qui se servent des études de genre à des fins peu recommandables. Mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est un peu comme si vous condamniez la recherche en biologie parce qu’il y a quelques tarés qui détournent ses résultats au profit d’un néo-fascisme.

- Ne sachant pas à quel "chercheur-militant" vous faites allusion, je ne saurais vous répondre. Je prendrais néanmoins un exemple qui vous convaincra peut-être : en 2004, Butler a publié un ouvrage intitulé "Défaire le genre" dans lequel elle s’attache à déconstruire la notion de genre et s’interroge, sur le mode de l’inquiétude, sur la manière dont cette notion a été utilisée dans le cadre de luttes sociales, produisant des effets pervers d’exclusion. Je trouve cette démarche plutôt honnête de la part d'une intellectuelle engagée.

- L’ironie du dernier paragraphe de mon billet vous a semble-t-il échappé : je sais pertinemment que Yann Carrière n’est pas curé. Mais la fin de son entrevue avait une telle tonalité religieuse que j’ai cru un instant qu’il portait la soutane – ce qui ne serait pas grave ou condamnable en soi, s’il ne prétendait pas dans le même temps se livrer à une critique rationnelle des études de genre. Pour le reste, avouez que vous avez cherché le bâton pour vous faire battre en formulant l'hypothèse selon laquelle les discriminations et violences contre les homosexuels relèveraient d’une nécessité anthropologique. Si c’est vraiment ce que vous pensez, alors je me demande ce qui vous retient d’"écumer le Marais", comme vous dites.

Écrit par : Agg | 27/02/2014

Cher Agg, je ne vous fais aucun procès. Je prends même plaisir à notre échange, qui me permet d'apprendre de vous et de clarifier mes propres idées. Je n'ai évidemment aucune raison de mettre en cause la qualité de votre travail quotidien, ni celui de vos collègues, ma critique se pose sur un plan idéologique et politique, qui nous dépasse tous deux.

Ma comparaison avec le marxisme me semble fondée. Et pour reprendre votre exemple : vous dites que rien scientifiquement ne s'oppose au mariage homosexuel. Certes. Mais de mon point de vue tout s'oppose à ce que ce soit la science qui gère les relations humaines et organise les sociétés. En démocratie, ce devrait être le peuple qui décide, et libre au souverain de se faire conseiller par un savant ou un curé ou qui il veut.

Les expériences que vous me montrez me semblent effectivement pertinentes pour déterminer et quantifier les différences entre les hommes et les femmes et la manière dont chacun agit et est perçu selon son sexe ou son genre. Mais il y a quelque chose de délirant et de profondément angoissant et illégitime à ce que de telles études justifient la détermination de ce qui est bien et de ce qui est mal.

Or c'est bien sûr cette morale (le bien, le mal), et non son fondement proprement scientifique, qui est utilisée par nos gouvernants pour modeler l'homme nouveau qui leur convient. Vincent Peillon, par exemple, qui dit très explicitement qu'il veut nettoyer le catholicisme pour le remplacer par une religion nouvelle (oui, oui, une RELIGION !), et qui est le promoteur actuel de la théorie du genre déclare : "il faut être capable d'arracher l'élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel". Et la déclaration d'Istanbul : "Les Parties prennent les mesures nécessaires pour promouvoir les changements dans les modes de comportement socioculturels des femmes et des hommes en vue d’éradiquer les préjugés, les coutumes, les traditions et toute autre pratique fondés sur l’idée de l’infériorité des femmes ou sur un rôle stéréotypé des femmes et des hommes."

Je pourrais multiplier les exemples, mais il me semble que cela suffit en tout cas à montrer qu'il y dans cette idéologie plus qu'une volonté d'"égalité", l'égalité n'est qu'un paravent, il s'agit bien d'un projet prométhéen d'homme nouveau, débarrassé de tout ce qui a fait jusqu'à présent la richesse de l'humanité et sa diversité, (sa laideur aussi peut-être, mais moi la laideur je veux la garder) un homme lisse, métis, asexué, heureux de consommer et obéissant. L'homme remplaçable, pour parler comme Renaud Camus, qui tape juste, comme d'habitude.

Et pour me prendre aussi une caution religieuse, j'aime particulièrement cette parole de Jésus-Christ : Ce n’est pas seulement de pain que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Écrit par : Franck Ferdinand | 27/02/2014

Franck,

Dont acte quant à votre volonté d’accusation. J’apprécie également notre échange et je salue votre élargissement du débat.

Je ne partage pas votre avis quant à la place de la science dans la cité. Pour moi, il n’est pas indifférent qu’un responsable politique travaille à partir des faits de la réalité tels que décrits par la science ou au contraire à partir de préjugés soufflés par une religion ou une idéologie. Je doute que vous voyiez d’un très bon œil, par exemple, une décision politique motivée par une prescription islamique. Quant au ‘peuple’, j’ai appris à m’en méfier. D’abord parce qu’il s’agit d’une fiction : le ‘peuple’ n’existe pas, ce qui existe, ce sont des individus aux intérêts parfois convergents et parfois concurrents. Ensuite parce que les individus n’ont pas la science infuse et posent rarement des choix politiques fondés en raison. Enfin parce que le jeu démocratique lui-même constitue une impossibilité mathématique (théorème d’Arrow) et par suite ne peut jamais reposer que sur des solutions de compromis entre des intérêts rivaux ou, pour reprendre l’expression du député Jean-Pierre Michel qui a fait couler beaucoup d’encre, sur l’état d’"un rapport de force à un moment donné". Si donc on désire une société qui ne bascule pas sur ses propres bases à chaque élection, il faut fixer un cadre d’expression de la volonté populaire : c’est le rôle de textes de référence comme notre Constitution, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou encore la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950.

Sur la morale, à présent. Je vous rejoins sur le fait que la science ne prescrit aucune norme. Les études de genre, en elles-mêmes, ne disent rien sur la manière dont une société doit s’arranger avec le genre des individus. Néanmoins, ces études mettant sérieusement à mal la logique essentialiste promue par certains groupes sociaux, elles ne peuvent qu’inspirer à un responsable politique soucieux de progrès social un certain nombre de mesures, comme la lutte contre les stéréotypes et les discriminations. Concernant Vincent Peillon, je pense qu’il faut en prendre et en laisser. J’ai bondi tout comme vous lorsqu’il a défini la laïcité comme une "religion républicaine" et exprimé son désir d’"arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel". C’est un parfait exemple d’homme politique sous influence idéologique, en l’occurrence celle de la franc-maçonnerie. Pour autant, je signalerais que cette conception de l’école comme lieu non pas simplement de transmission des savoirs, mais également de socialisation des enfants et de formation des futurs adultes, n’est pas nouvelle, puisqu’elle remonte à la Troisième République. J’ajouterais que depuis une bonne décennie au moins, les enseignants ont de plus en plus de mal à aborder certains sujets d’histoire ou certaines théories des sciences de la vie et de la Terre en classe, comme le montrait déjà le rapport Obin (2004). Dans ce contexte, même si je ne suivrais pas Vincent Peillon dans ses outrances, je peux comprendre qu’en tant que ministre de l’Education nationale, il rappelle au bon souvenir du ‘peuple’ le respect des principes républicains à l’école.

Sur le projet prométhéen que vous croyez discerner dans les intentions de nos gouvernants, vous avez peut-être raison, mais il faut le mettre en balance avec le projet épiméthéen qui gronde chez un nombre grandissant de gens, soit le désir de revenir à un avant idéalisé où régnaient l’ordre et la simplicité par la grâce de Dieu ou de la Nature. Dans ce monde-là, l'homme n'est peut-être pas "remplaçable", mais il est clairement assujetti : chacun sa place dans une société dont l'organisation ne saurait être contestée, puisqu'elle prend sa justification dans un absolu. François Hollande, lui, n'est là que pour 5 ans, par le hasard heureux de quelques bulletins de vote. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Écrit par : Agg | 27/02/2014

Dès qu'il est question de choix politiques, foin des nuances, il faut choisir son camp. Je suis de celui que vous voyez comme un sourd grondement qui enfle. Pour moi c'est de la contestation d'un ordre illégitime. Il n'est pas d'usage dans ce genre de conversation de convaincre. Mais je crois que nous avons correctement expliqué nos points de vue. Pour ma part, je pense en rester là. Bien à vous.

Écrit par : Franck Ferdinand | 28/02/2014

C'est sans doute le cœur de notre divergence : je ne suis d’aucun "camp", sinon du mien, conscient de mes désirs et préférences et ne cherchant pas à les transformer en vérités qui devraient s'imposer à l'univers. Pour moi, à partir du moment où on se rallie à un "camp", on cesse d’être intelligent, parce qu’on n’analyse plus le monde en raison, mais à partir des préjugés propres à son groupe d’appartenance, voyant des confirmations partout, dans une logique qu’il faut bien appeler paranoïaque. Soral constitue l’exemple contemporain par excellence de cette démarche : il est cultivé et flamboyant, mais il ne met pas ses hypothèses à l’épreuve du réel, s’enfermant de plus en plus dans sa lecture, certes parfois pertinente, mais le plus souvent fortement biaisée, des événements. Maintenant, ne le connaissant pas personnellement, je me pose toujours la question de savoir dans quelle mesure cette partialité est voulue, chez lui, ou s’il a fini par se prendre à son propre piège intellectuel au fil du temps, renforcé par la communauté de "fidèles" qui s’est formée autour de lui.

Vous parlez d’un "ordre illégitime" : mais que serait un ordre légitime ? Et surtout, qui ou quoi le fonderait ? Poser ces questions, c’est y répondre : en postulant un ordre, vous êtes irrémédiablement conduit à postuler un absolu chargé de le justifier. Dès lors, quiconque contredit cet absolu représente une menace que la société ne peut tolérer et voilà comment naît la violence institutionnelle. Notez que je considère que nous sommes typiquement dans ce schéma aujourd’hui, au sein de nos "démocraties libérales", avec un absolu laïc : les droits de l’homme. Sauf que l’homme en question est un homme abstrait, fantasmatique et je dirais presque thomiste, dans la lignée en tout cas d’une certaine conception chrétienne. De mon côté, tel Diogène parcourant Athènes en plein jour une lanterne allumée à la main, je cherche encore cet homme métaphysique.

Je m’arrête là, vous laissant le soin de conclure si vous le souhaitez. Merci beaucoup pour cet échange passionnant et courtois. Au plaisir de vous retrouver au détour d’un autre fil de discussion, ici ou ailleurs.

Écrit par : Agg | 01/03/2014

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