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07/10/2013

Madeleine, le Bon Samaritain et les Tartares

Ce que je trouve terrible avec notre époque, c'est qu'elle rend un culte féroce à l'émotionalisme. Maudit soit celui qui, face à une situation, reste suffisamment rationnel pour esquisser une analyse des faits : il contrevient à l'hystérie convenue, façon pleureuses grecques. C'est exactement ce qui se passe en ce moment avec le drame de Lampedusa. Alors que tous les corps des naufragés n'ont pas encore été retrouvés, chacun y va de sa ritournelle compassionnelle. C'est ainsi que je suis tombé sur cette pépite. Taquin, j'ai décidé de commenter :

Ce qui est intéressant, avec votre article, c’est qu’on peut en prendre l’exact contrepied :

Le pathos : il me semble pour ma part beaucoup plus facile de pleurer sur la mort d’immigrants lointains que sur la mort des clochards qui parsèment nos villes. La photo du jeune Amare qui serre ses mignons petits poings, ça passe quand même beaucoup mieux que celle du vieux Marcel en train de s’étouffer dans son vomi.

Le « illégalement » : c’est pourtant une question fondamentale, celle de la maîtrise du territoire. Vous n’y répondez pas. Je note en outre que vous n’adressez votre psychologisme culpabilisant (l’égoïsme, la peur) qu’aux potentiels accueillants (nous). J’en déduis que les immigrants, eux, investissent illégalement notre territoire inspirés par les plus nobles motifs.

Sur l’action concrète : vous ne répondez pas non plus. En dehors d’un sentimentalisme dégoulinant qui vous permet de vous donner bonne conscience à peu de frais (intellectuels, moraux) et vous offre le bonus de pouvoir faire la leçon à ceux qui ne partagent pas votre sensibilité, j’ignore toujours comment vous comptez faire pour ne pas accueillir toute la misère du monde sans empêcher, d’une manière ou d’une autre, des immigrants d’atteindre nos terres.

« Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. » (Jean-Jacques Rousseau)

Piqué au vif, mon interlocuteur m'a fait la réponse suivante :

@ Agg : c’est bien, vous vous êtes reconnu. Malheureusement, être l’auteur de la réaction la plus odieuse de celles que j’ai pu lire ne vous aura pas incité(e) à la réflexion. Ne vous fatiguez donc pas à répondre à ma réponse parce que je n’ai pas de temps à perdre avec des personnes comme vous. Hurler à l’autoritarisme si ça peut vous faire du bien, mais vos commentaires seront modérés.

Votre commentaire est une ânerie de bout en bout, reposant sur des grands classiques de ces sujets. Je note en particulier qu’il vous paraît impossible d’être également touché par les morts à Lampedusa et par ceux de nos rues. Eh bien, exercez-vous à l’amour, vous verrez : au final, il n’a pas de bornes. Si au moins j’étais certain que vous vous préoccupiez véritablement du sort des SDF locaux (attention, certains ne sont peut-être pas français).

Votre référence à l’illégalité de leur tentative d’entrer sur le territoire italien (rassurez-vous, ce n’était qu’une « tentative » : ils sont morts) est misérable et l’explication que vous nous donnez là est stupide. On se fout bien de la légalité dans ce débat. Si vous étiez un peu moins rabougri, vous imagineriez que si ces gens sont prêts à affronter la mort comme plusieurs milliers d’autres ces dernières années, ce n’est pas juste pour venir chercher un peu de confort supplémentaire. Et vous, avez-vous seulement eu l’occasion d’imaginer affronter la mort pour quoi que ce soit dans votre vie ?

Pour ce qui est de l’action concrète, j’ai au moins un avantage sur vous : si je n’ai pas de certitudes (j’ai bien dans l’idée que tirer dans le tas aurait valeur d’exemple, certes), ça ne me conduit pas à cracher ma haine.

Comme cela arrive parfois lorsque je me laisse aller à ne pas penser comme il faut, mon contradicteur m'a privé de la possibilité de lui répondre. Je vais donc le faire ici :

D'abord, cher Koz, vous débutez avec un sophisme dit ad odium : vous trouvez ma réaction "odieuse" et c'est votre droit (en effet, contrairement à vous, j'accepte qu'autrui n'ait pas forcément la même sensibilité que moi), hélas vous vous appuyez sur votre émotivité pour fuir le débat, finalité que confirme votre acte de censure. Au passage, cela m'amuse plutôt que cela ne me donne envie de hurler.

Ensuite, vous déplorez mon incapacité à être également touché par les morts de Lampedusa et par ceux de nos rues. C'est votre droit à nouveau, mais ici encore, c'est une question de sensibilité. Personnellement, je confesse bien volontiers n'être véritablement touché que lorsque j'ai des êtres de chair et de sang en face de moi. Non pas que je nie l'existence et la souffrance des migrants de Lampedusa, mais je ne les ai jamais vus, je ne leur ai jamais parlé et j'ignore tout d'eux en dehors du peu que m'en rapportent les médias. Alors non, je ne suis pas touché de la même façon par ces morts-là, de même que je doute fortement que vous soyez touché à chaque fois que votre télévision vous montre des images de guerres, de famines et autres fléaux à travers le monde. Cela ne signifie pas que je ne sois pas touché, d'ailleurs, simplement, cela m'affecte moins que la souffrance qui me frappe au visage quand je me promène dans la rue. Est-ce un crime ? Vous y voyez un manque d'amour – par opposition, bien sûr, à votre amour débordant – j'y vois pour ma part de l'honnêteté. Je passe sur votre insinuation d'un racisme derrière mon souci des clochards locaux : il est clair dans mon esprit que ce qui vaut pour Marcel vaut pour Yasmina ou Aboubakar. Le fond du problème étant pour moi qu'on ne remédie pas à la misère en rajoutant de la misère, à plus forte raison dans un contexte de crise mondiale : cela aussi, vous refusez de le considérer, ce qui est décidément bien commode. 

La question de la légalité est au contraire décisive et je regrette que vous ne l'ayez pas comprise ou plus probablement que vous l'éludiez et préfériez le recours à des qualificatifs infamants ("misérable", "stupide"), sans plus d'explications. Il s'agit en particulier de savoir si nous maîtrisons encore notre territoire ou bien si nous laissons n'importe qui y pénétrer sans discernement. Il s'agit également de se demander quel est le message que nous voulons envoyer aux candidats à l'immigration et surtout à ceux qui, chez eux, exploitent leur détresse. Bref, votre tentative de culpabilisation ne prendra pas avec moi, désolé : vous ne pouvez tout bonnement pas faire l'impasse sur ce qu'implique, pour les pays d'accueil comme pour les pays d'origine, un tel flux de migrants. Si vous séchiez vos larmes un instant et preniez la peine de vous informer, vous sauriez par exemple que nombre d'intellectuels africains se battent pour que leurs compatriotes ne partent pas vers l'Europe, mais restent au contraire afin de construire des pays qui en ont bien besoin.

Je note que vous terminez comme vous avez commencé, avec un sophisme : je serais donc empli de haine et cela disqualifierait mon propos. Mais outre qu'on peut dire la vérité avec haine et mentir avec amour, il se trouve que je n'ai aucune haine à l'encontre des migrants de Lampedusa, comme de tous ceux qui cherchent refuge dans nos contrées. J'éprouve même de la compassion à leur égard, du moins autant qu'il soit sincèrement possible d'en éprouver pour des "prochains" aussi lointains, comme déjà dit. Mais cela ne change malheureusement rien aux problématiques que j'ai soulevées et auxquelles, tout à votre empressement à me vouer aux gémonies tandis que vous vous drapiez de vertu, vous n'avez pas répondu.

Commentaires

Quand j'ai commencé à bloguer j'ai essayé moi aussi de discuter avec ces gens là, je me suis aperçu que c'était peine perdue : ils ne parlent pas notre langue.

Écrit par : Pharamond | 23/10/2013

@Pharamond

>> Je vois ça comme une ascèse : aller au-devant d'interlocuteurs avec lesquels je n'ai a priori aucune affinité intellectuelle et proposer un débat. Las, sans surprise, ces belles âmes qui portent "l'excellence" (comme dirait Luchini) en général et l'ouverture à l'autre en particulier au veston sont dans mon expérience les plus promptes à censurer l'importun de la manière la plus ordurière – à défaut de pouvoir lui sauter à la gorge. Aussi vous avez raison, bien sûr, mais je suis incorrigible : j'aime à enrichir régulièrement ma collection de petits Marat.

Écrit par : Agg | 24/10/2013

Franchement, vous avez une méthodologie du débat qui rend difficile toute discussion, et si tout le monde vous bloque un peu partout, il va peut-être un jour falloir vous demander si ça ne vient pas un peu aussi de vous.

Je vous dis ça non pas comme une attaque, mais au contraire comme un conseil amical. Vous savez je crois ce que je pense de Koz, vous ne pourrez donc pas croire que je prends ici sa défense.

Écrit par : Fikmonskov | 30/11/2013

@Fikmonskov

"""""Franchement, vous avez une méthodologie du débat qui rend difficile toute discussion"""""

>> Il est bien certain que la vôtre, de méthodologie, simplifie grandement les choses, puisqu'il n'y a plus de discussion du tout.

"""""et si tout le monde vous bloque un peu partout, il va peut-être un jour falloir vous demander si ça ne vient pas un peu aussi de vous."""""

>> En plus de dix ans d'interventions diverses et variées sur Internet, j'ai dû être censuré cinq ou six fois. A chaque fois, il s'agissait d'individus aux positions très différentes des miennes et incapables d'accepter que d'autres ne pensent pas comme eux. C'est un défi que je me lance régulièrement : sortir du confort de l'entre-soi et aller se confronter à l'altérité. La plupart du temps, ça se passe très bien, sans pour autant d'ailleurs qu'un consensus s'établisse en fin de discussion. Et parfois, comme avec vous, ça se passe mal. Vous devriez être flatté : vous faites désormais partie de ma petite collection.

"""""Je vous dis ça non pas comme une attaque, mais au contraire comme un conseil amical. Vous savez je crois ce que je pense de Koz, vous ne pourrez donc pas croire que je prends ici sa défense."""""

>> Je sais effectivement ce que vous pensez de Koz, aussi trouvé-je tout à fait savoureux qu'en définitive, vous réagissiez exactement comme lui.

Écrit par : Agg | 30/11/2013

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