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22/09/2013

Le bon Dieu, l'esprit et la psychiatrie

Chaque jour apporte son lot d'articles prétendant démontrer "scientifiquement"1 telle ou telle affirmation fracassante. Aujourd'hui, c'est au tour de 'la religion' et de 'la spiritualité'2. On apprend que ces dernières "rendent" ou "rendraient", on ne sait pas trop3, dépressif. Curieux, quand on songe que la majorité des êtres humains croient en quelque chose4, sans que le monde semble dépressif, contrairement à notre pays, l'un des plus athées de la planète, ce qui n'empêche pas la consommation d'antidépresseurs d'y atteindre des records5. Mais passons. On continue la lecture et les choses ne s'arrangent pas : dans les deux articles, on nous parle du fait de "se sortir d'un moment de déprime". L'étude traite cependant de tout autre chose, à savoir l'apparition d'une dépression majeure et ses éventuels facteurs de risque... Venons-en aux faits. Que dit vraiment cette étude ? Essentiellement qu'une vision religieuse ou spirituelle de la vie prédisposerait6 à la dépression et n'aiderait pas à prévenir cette dernière en cas d'événements graves. Je vois deux problèmes principaux dans cette analyse. Premier problème : les définitions pour le moins restrictives, pour ne pas dire simplistes, de 'la religion' et de 'la spiritualité'. D'après l'article du Huffington Post, la religion se définit, pour les scientifiques qui ont réalisé l'étude, "comme la pratique d'une croyance, impliquant d'aller au temple, à la mosquée, à l'église ou à la synagogue" et la spiritualité "comme le fait de ne pas suivre formellement de religion, mais avoir des croyances ou expériences spirituelles [...] par exemple, que l'on croit à une force ou un pouvoir autre que soi-même, qui pourrait influencer sa vie.". Le résumé de l'étude ne nous donne guère plus d'information, sinon que les croyances religieuses et spirituelles étaient évaluées à l'aide d'un simple questionnaire. Quand on connaît la complexité et la multiplicité des croyances religieuses et spirituelles, qui amènent des savants à y consacrer leur vie entière sans épuiser le sujet, cela prête à sourire. De même, on ignore à partir de quel(s) critère(s) la "force" d'une croyance est déterminée : par exemple, estimera-t-on qu'une personne se disant catholique mais allant peu à la messe croit "moins" que la personne présente sur les bancs de son église chaque dimanche ? Nos chercheurs ont-ils jamais entendu parler du pharisaïsme ? Autre problème : la durée de l'étude. Un an, c'est somme toute très court pour évaluer les facteurs de risque d'une dépression majeure et encore plus court pour apprécier l'évolution d'un tel trouble. Il serait intéressant de retrouver les participants à l'étude quelques années plus tard : on disposerait alors d'un recul bien plus important pour tirer des conclusions. La brièveté de l'étude pourrait expliquer pourquoi les personnes ayant des croyances religieuses ou spirituelles paraissent plus affectées que les autres : peut-être en raison de cette "recherche de la vérité"7 qui n'a rien d'évident, voire peut constituer une authentique épreuve : il y a fort à parier que Jean de la Croix aurait été diagnostiqué "dépressif" au plus fort de sa "nuit obscure"8...

Bref, cette étude, comme tant d'autres9, montre combien la psychiatrie contemporaine, à travers ses préjugés matérialistes10, se révèle incapable de comprendre tout ce qui touche au spirituel et au religieux, le réduisant au mieux à une "quête de sens" – sorte de bonus métaphysique pour capitaliste bienheureux – et au pire à une stratégie d'ajustement – entre mille autres envisageables : écouter un disque de Dorothée, faire de la peinture à l'huile, sauter en parachute, taper dans un coussin en hurlant, etc. – aux aléas de l'existence.

 

1. Il y aurait beaucoup à dire sur ce culte actuel de tout ce qui se pare des habits de la scientificité. D'abord parce que bien souvent le roi est nu et que les études convoquées à l'appui de telle ou telle thèse n'ont de scientifique que le nom. Et là encore, très peu de journalistes font le travail requis avant de rendre compte de résultats. Ensuite parce que le principe même d'une étude scientifique, c'est d'être open to revision, dans le va-et-vient incessant entre observation empirique et élaboration théorique. Or nombre de profanes ont tendance à considérer ce que peut avancer un scientifique comme parole d'évangile, ce qui ne manque pas de piquant, en un siècle se voulant enfin affranchi des carcans religieux.

2. Je justifie l'emploi des guillemets simples un peu plus loin dans cette note.

3. Pour les auteurs (docteurs !) du Huffington Post, c'est une certitude. Pour l'auteur ou les auteurs (?) du Point, c'est une possibilité. Toujours la même confusion entre causalité (un coup de couteau provoque une blessure), facteur de risque (l'obésité augmente la probabilité de souffrir d'une maladie cardio-vasculaire) et corrélation ( le taux de natalité est plus élevé dans les communes qui abritent des cigognes que dans l’ensemble du pays). L'étude dont il est question ici met en évidence, avec toutes les réserves que je détaille dans cette note, des facteurs de risque. 

4. Selon une étude WIN/Gallup International (2012), il y aurait 59% des individus sur la planète se définissant comme religieux, 23% se définissant comme non religieux et 13% se définissant comme athées convaincus. Au classement de l'incroyance, la France occuperait le quatrième rang mondial, avec 29% d'individus se déclarant athées convaincus.

5. Aussi bien pour les antidépresseurs que plus généralement pour les psychotropes. Voir ce dossier de presse de l'INSERM.

6. J'insiste, avec mon conditionnel, parce qu'il s'agit d'une probabilité d'occurrence plus forte, pas d'une causalité stricte.

7. Evoquée sans discernement dans l'article du Huffington Post.

8. Ouvrage de Jean de la Croix dans lequel il décrit l'itinéraire spirituel de l'âme vers Dieu, où la "nuit obscure", constitue un passage rude mais obligé et salutaire. Le poème à l'origine de cet ouvrage, écrit par Jean de la Croix peu après son évasion nocturne du cachot de Tolède, fin 1578, est magnifique. Je ne résiste pas au plaisir d'en livrer la première strophe : "Par une nuit obscure, / enflammée d'un amour plein d'ardeur, / ô l'heureuse aventure, / j'allai sans être vue / hors de ma maison apaisée."

9. Même lorsqu'elles plaident en faveur de la foi : là n'est pas le problème.

10. Ce n'est pas une critique facile : de très nombreux psychiatres croient qu'un trouble mental est un trouble biologique, nécessitant la molécule adaptée, que l'industrie pharmaceutique se charge de fournir. Pour bien saisir l'ampleur de l'arnaque (intellectuelle, morale, économique), je citerais Edouard Zarifian : "Dire qu’on soigne la dépression ou la schizophrénie est un abus de langage, un raccourci dont on est dupe. Un raccourci, c’est toujours commode. En fait, ces médicaments ne sont que des médicaments symptomatiques, de certains symptômes existant dans ces entités pathologiques. La réalité est que nous ignorons les mécanismes psychologiques et neurobiologiques qui sont en cause." (in Une certaine idée de la folie, 2001). Douze ans plus tard, Edouard Zarifian n'est plus, rien n'a fondamentalement changé en termes de compréhension des mécanismes en jeu dans les psychopathologies... et l'arnaque continue.

Commentaires

" le réduisant au mieux à une "quête de sens" – sorte de bonus métaphysique pour capitaliste bienheureux – et au pire à une stratégie d'ajustement – entre mille autres envisageables : écouter un disque de Dorothée, faire de la peinture à l'huile, sauter en parachute, taper dans un coussin en hurlant, etc. – aux aléas de l'existence. "

Simple et intelligent, merci pour le fourire !

Écrit par : Owen Lamar | 25/09/2013

@Owen Lamar

>> Merci à vous. :)

Écrit par : Agg | 26/09/2013

Les commentaires sont fermés.