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20/09/2013

Papier froissé et oiseau mort

On nous reparle de la fin tragique de Piou-piou. Pour nous pondre une énième version de ce qui s'est "vraiment" passé. Et devinez quoi ? Cette fois, on en est sûr, c'est le vilain skinhead qui a "tué"1 le gentil antifa2. Curieux, j'ai pris connaissance des "nouveaux éléments de l'enquête", comme ils disent. D'abord, la vidéo de la RATP. Voici l'extrait du procès verbal décrivant la "scène clé" selon la journaliste qui a écrit l'article3. Je rajoute en rouge et entre crochets mes commentaires :

A 18h43 et 25 secondes, deux individus, initialement adossés au mur [issus du "groupe Méric"] se déplacent en avant. [Clément Méric, qui était nécessairement l'un des deux individus au vu de la suite, s'est donc dirigé vers quelque chose ou quelqu'un] Le pilier à l'entrée de la gare obstrue le reste de l'action. On ne peut pas voir si des coups sont échangés, ni qui assène les premiers coups. [Point capital, qui n'empêche pourtant pas notre journaliste de dire que c'est Esteban Morillo qui a donné le premier coup...] A 18h43 et 28 secondes, l'individu le plus à droite de l'image donne des coups de pied à un individu qui se jette sur lui juste après. Ce dernier, porteur d'une chemise à manches courtes et à prédominance violette, peut être Esteban Morillo. [Si l'individu qui reçoit des coups de pied est Morillo, alors l'autre ne peut être que Méric au vu de la suite : à cet instant-là, ce dernier est toujours debout et n'a reçu aucun coup visible du premier] A 18h43 et 30 secondes, ce dernier fait face à celui qui lui a donné les coups de pied. Des coups semblent échangés [...]. [Pourquoi est-il précisé maintenant que celui qui a reçu les coups de pieds "fait face" à son agresseur ? Cela signifie-t-il qu'auparavant ce n'était pas le cas ? Ce qui accréditerait la thèse d'une attaque de Morillo par Méric dans le dos... Par ailleurs, si des coups sont échangés, alors cela s'appelle une bagarre, pas une agression] A 18h43 et 31 secondes, constatons qu'une masse sombre semble tomber à la renverse. [...] Il s'agit probablement de Clément Méric. [Ce "probablement" laisse rêveur : quelqu'un d'autre est-il tombé au cours de la bagarre ? S'il s'agit de Méric, alors il ne s'est pas relevé, ce qui permet d'évacuer le "probablement". Et si ce n'est pas Méric, qui est-ce ? La réponse à cette question conditionnant l'analyse de ce qui précède]

Conclusion : l'analyse de ce procès-verbal décrit une bagarre entre deux groupes d'individus, sur un laps de temps très court (6 secondes) et ne permet absolument pas de déterminer qui a donné les premiers coups. Je me demande par ailleurs ce que contiennent les deux passages bizarrement coupés au moment crucial de l'action, mais je fais sans doute montre de mauvais esprit3. Quoi qu'il en soit, ce procès-verbal, par les doutes qu'il soulève je crois légitimement, ne saurait constituer une quelconque preuve et devrait au contraire bénéficier à l'accusé. 

Autre élément avancé par la journaliste : les déclarations de Morillo à la police judiciaire et au juge. Je reproduis l'extrait de l'article :

Arrivés à (la) hauteur (du groupe Méric), explique Esteban Morillo le 6 juin à 16 heures, j'ai constaté qu'ils nous fixaient. Ils nous ont lâché des insultes telles que 'enculés', etc. Moi je leur ai dit : 'C'est bon il n'y a pas de problème.' [...] Puis ils se sont rapprochés en premier et nous nous sommes alors nous aussi rapprochés [...] Un des jeunes [Clément Méric] m'a dit : 'Bande de fiottes, vous vous cachez derrière les vigiles.' [ ...] Il s'est avancé. J'ai eu le réflexe de lui mettre un coup de poing au visage. Car je me suis senti menacé. Il est resté debout. Ses deux copains m'ont mis des coups de pieds sur tout le corps. Je réussissais à les repousser. [...] Dans cette altercation, le gamin à qui j'avais porté le premier coup s'est de nouveau approché de moi. C'est là que je lui ai porté le coup de poing qui l'a fait tomber par terre.

Ce que retient la journaliste de cette déclaration, c'est que Morillo a donné le premier coup. Pourtant, cela ne concorde pas avec ce qui est décrit dans la vidéo (où Morillo reçoit des coups de pied avant de se jeter sur Méric). Mais admettons : Morillo a porté le premier coup contre Méric. S'en suit une bagarre générale où Morillo se ramasse des coups de pieds. Dans le même temps (pour mémoire, tout cela se passe en 6 secondes), Méric se rapproche à nouveau et Morillo lui envoie un second coup de poing, fatal cette fois-ci. Si l'on accorde foi à cette déclaration de Morillo, le coup de poing qui a provoqué la mort de Méric est un coup défensif, asséné dans le cadre d'une bagarre entre deux groupes d'individus et non pas un coup offensif, porté dans le cadre d'une agression entre deux individus. C'est l'évidence, mais il paraît bon de le rappeler tant la journaliste fait silence sur ce point.

Dernier élément contre Morillo selon notre journaliste : les témoignages des vendeurs ou passants. On appréciera au passage la petite remarque pour renforcer le crédit de ces témoins à charge : il s'agirait de personnes "que l'on ne peut soupçonner d'appartenir à la mouvance antifa" (sic). Petite remarque qui implique 1) que pour notre journaliste le fait d'appartenir à la mouvance antifa aboutirait automatiquement à un faux témoignage ; 2) que notre journaliste n'a aucune idée des sympathies ou antipathies des témoins relativement à la mouvance antifa et à la mouvance "fa" et 3) que seul le fait d'appartenir à la mouvance antifa biaiserait le témoignage, au mépris du contexte qu'il faut bien qualifier de foncièrement haineux à l'égard des mouvances dites d'extrême-droite dans notre pays, à commencer par la journaliste elle-même, qui travaille pour un journal orienté politiquement à gauche. Ces réserves faites, que nous disent les témoins cités dans l'article4? Que Morillo aurait sorti un poing américain pour frapper Méric. Là aussi, ça colle mal avec la vidéo (en 6 secondes, dans le cadre d'une bagarre entre deux groupes, a-t-on le temps de sortir quelque chose de sa poche et de l'enfiler ?). Par ailleurs, où est ce poing américain ? Pourquoi n'a-t-il pas été retrouvé ? Enfin, quid des grosses bagues que portait Samuel Dufour ? Ce jeune homme, du camp des skinheads, vient d'être mis en examen pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner"5. Mais si c'est Samuel qui a provoqué la mort de Méric, que fait Morillo en prison ? Et s'il est impossible de trancher, cela ne devrait-il pas, ici également, bénéficier aux deux accusés ?

Je n'ose songer que notre système judiciaire condamne des individus sur la base d'une simple présomption. Mais enfin, nous sommes en France : tout est possible, avec la bénédictions des journalistes.


1. L'usage de ce verbe n'est pas innocent, en ce qu'il suggère une volonté de l'individu en cause. Le conjuguer à l'indicatif renforce cet effet et nous voilà à la limite du mensonge dans la mesure où, comme nous le verrons, personne ne sait à ce jour qui a provoqué la mort de Clément Méric.

2. C'est presque un oxymore : on commencera par lire l'article tout en sobriété de Thomas Debesse. Puis on passera aux choses sérieuses, avec le documentaire de Marc-Aurèle Vecchione intitulé Antifa - Chasseurs de skins (2008).

3. Son nom mérite d'être cité en hommage à sa malhonnêteté intellectuelle : Marie-France Etchegoin.

4. Il ne paraît pas inutile de rappeler que cette fameuse vidéo a d'abord été présentée par les médias comme la preuve que le premier coup avait été donné par Méric (e.g. ici). Et voilà que quelques mois plus tard, cette même vidéo dirait le contraire ? Sans évoquer l'argument, peu convaincant, d'une image difficilement exploitable (voir ce que filme la caméra en question).

5. Je précise, parce que Madame Etchegoin ne pipe étrangement mot des témoins n'allant pas dans le sens de sa thèse (souvenir d'un vigile), ce qui encore une fois ne plaide guère en faveur de son objectivité.

6. Lire par exemple cet article.

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